Un fugueur devenu écrivain

9782070130993_1_75Avant de lire Jean Genet Matricule 192.102 je ne savais pas grand-chose de l’écrivain. J’ai vu trois fois au théâtre Les Bonnes, la première alors que je devais être encore au lycée. Je n’ai jamais lu la pièce mais à chacune des représentations, j’ai été frappée par ce mélange de violence et de raffinement. Les quelques extraits d’autres textes de Genet que j’ai pu lire, un peu par hasard, m’ont toujours étonnée par leur beauté précieuse. Cela tranchait avec l’image que j’avais de l’écrivain : un enfant abandonné, un petit truand qui avait passé pas mal de temps en prison, un mauvais garçon ayant débarqué à Saint-Germain-des-Près dans le salon de Sartre et Beauvoir.

Je me souviens, il y a quelques années d’un numéro spécial du Magazine littéraire sur Genet. On commémorait les 30 ans de sa disparition. Le journal révélait des documents sur sa mère, publiant une reproduction de la lettre que la pauvre fille mère avait envoyée à l’Assistance publique pour leur demander de prendre soin de son bébé de sept mois parce qu’hélas elle n’était pas en mesure de subvenir à ses besoins, c’est-à-dire payer la nourrice qui le gardait pendant qu’elle travaillait.

503_Genet_lightLe mensuel reprenait des documents qui venaient de sortir dans un ouvrage intitulé Jean Genet Matricule 192.102 d’Albert Dichy et Pascal Fouché. Le journal révélait aussi que Camille Gabrielle Genet avait écrit plusieurs fois à l’Assistance publique pour avoir des nouvelles de son fils. Ces courriers montrent qu’elle avait un niveau scolaire tout à fait honorable, s’exprimant bien, sans fautes d’orthographe et surtout qu’elle avait aimé son enfant, qu’elle était inquiète pour lui (ainsi que pour son second fils, né trois ans plus tard et qu’elle sera obligée d’abandonner alors qu’il n’avait que quelques semaines, lequel est probablement mort peu après l’Assistance publique n’a jamais pu la renseigner sur le sort du nourrisson). L’existence de Camille Genet n’a pas été facile et on peut penser que la Grande Guerre l’a rendue encore plus compliquée. Elle est morte en 1919, à 30 ans, des suites sans doute de la grippe espagnole qui fit  des ravages en Europe. Elle était née à Lyon en 1888 dans une famille de quatre enfants d’un père manœuvre (déclaré « employé » à la naissance de Camille) et d’une couturière. Il n’existe aucune photo d’elle. Genet n’a pas su que sa mère était morte alors qu’il avait 9 ans. Il n’a jamais rien su d’elle, à part son deuxième prénom, Gabrielle. L’Assistance publique a toujours refusé de lui fournir des renseignements, renseignements qu’il a demandés notamment au moment où il a commencé à écrire, en 1941. Il aurait pu en savoir plus, enfin, aux débuts des années 1970 (à titre confidentiel et exceptionnel) mais il jugea que ces révélations arrivaient trop tard. Comme le disent Albert Dichy et Pascal Fouché, nous sommes plus renseignés sur la malheureuse que ne l’a été le principal intéressé. Cette petite remarque, au début du livre, m’a déjà arrêtée. Elle  permet de prendre la mesure du peu que savait Jean Genet de ses origines et, pour moi, de créer d’emblée une relation d’empathie avec lui.

Alligny_1905Un témoin, Lucie Wirtz, la marraine de Genet, elle-même pupille de l’Assistance publique et recueillie par les Régnier chez qui elle vivait encore à l’arrivée de Jean Genet bébé à Alligny-en-Morvan rapporte une conversation qu’elle a eue avec son filleul âgé de 9 ans environ et qu’elle n’a jamais oubliée : « “Il y a une chose que je n’arrive pas à comprendre, c’est pourquoi ma mère m’a abandonné.“ Vraiment il avait cette histoire à cœur ! Ça le tourmentait… Il me posait un tas de questions, sur ma mère, sur la façon dont moi-même j’avais été abandonnée… J’avais beau lui expliquer, lui dire qu’il fallait admettre cela, il ne voulait rien comprendre. Il en voulait à sa mère. Il n’admettait pas qu’elle ait pu faire une chose pareille. » Cet abandon en le tourmentant toute sa vie lui a servi aussi d’éléments (voire de déclencheur) pour écrire. Les auteurs rappellent notamment l’importance de la figure de Pietà dans Un captif amoureux, ultime livre de Genet.

S’il n’a jamais accepté d’avoir été abandonné (et de ne pas avoir d’explication), on peut pourtant dire que Genet a été un pupille chanceux. Albert Dichy et Pascal Fouché expliquent que beaucoup d’orphelins d’Ile-de-France étaient placés dans le Morvan et que sans être forcément maltraités, ils étaient garçons de ferme, domestiques. Genet fut aimé comme un fils par sa nourrice, Eugénie Régnier et son mari, Charles qui s’étaient déjà occupés d’autres pupilles en plus de leurs deux enfants alors adultes. Charles était menuisier et Eugénie tenait un bureau de tabac dans le village. Genet était libre d’étudier, de lire, de s’abandonner à sa nature rêveuse et solitaire. A la mort d’Eugénie en 1922, c’est sa fille qui devint la nourrice de Genet. Mais en dépit de ce cadre affectueux, on peut comprendre que Genet ne se soit pas remis de son abandon « inexpliqué » et qu’il n’ait pas considéré que sa nourrice remplaçait celle qui l’avait mis au monde.

genet-portraitCes lettres si simples, si sincères, si tristes de la mère de Genet, je ne les avais pas oubliées. En écrivant mon Petit éloge de l’héroïsme, j’ai pensé non à Genet mais aux poilus orphelins. Cendrars, entre autres, raconte que les soldats blessés ou à l’agonie, appelaient leur mère. J’ai essayé alors de me mettre à la place d’un soldat qui n’avait pas connu la sienne. Certes, il avait peut-être été élevé par une grand-mère, une tante, une nourrice désignée par l’Assistance publique (qui n’était pas toujours une mère de substitution entourant le pupille d’affection) mais il n’avait pas la pensée réconfortante de la mère pour l’accompagner dans la souffrance voire la mort. Je trouvais ces poilus orphelins encore plus héroïques parce que privés dans ces instants terribles d’une image maternelle rassurante, les renvoyant à des souvenirs de douceur, d’affection.

Mais revenons à Jean Genet qui, s’il a passé quelques années dans l’armée, notamment en Syrie et au Maroc, n’a jamais été dans des situations de grands dangers.

J’avais l’image d’un écrivain un peu truand. Or, dès l’enfance, c’était un être doux, docile, assez peureux ; c’est de cette façon que le décrivent bon nombre de gens qui l’ont connu. C’est aussi un rêveur qui préfère la lecture de romans, de récits d’aventures aux jeux avec les autres enfants. Jean Genet apparaît dès qu’il sait lire comme un être qui veut s’évader, qui croit qu’ailleurs ce sera mieux.  Ainsi, il se porte volontaire pour partir au Maroc  et en Syrie  dans l’espoir de trouver là une activité qui le dépayse, le tire de sa langueur et de ses frustrations.

cartes-postales-photos-Colonie-de-Mettray--Depart-pour-la-Promenade-METTRAY-37390-37-37152003-maxiAprès son certificat d’étude, il intègre l’école d’Alembert où il devait suivre une formation d’ouvrier typographe. Ses excellents résultats scolaires et son manque de goût pour les travaux de la ferme lui permettent d’échapper au sort de la plupart des assistés qui deviennent des domestiques ou des employés de ferme. Mais il s’enfuit vite de cette école pour gagner la Côte d’Azur, où il est récupéré par la police qui le remet entre les mains des antennes de l’Assistance publique d’où il s’échappe presque aussitôt. Quelques évasions plus tard, il est placé à Paris chez un musicien aveugle, René de Buxeuil, pour servir de secrétaire. Place dont il est renvoyé au bout de quelques mois après avoir utilisé de l’argent qui lui avait été confié pour une escapade dans une fête foraine. Il intègre une usine de verrerie d’où il s’échappe très vite. Après l’avoir fait examiner par des psychiatres l’Assistance publique finit par envoyer ce pupille jusqu’à sa majorité (21 ans) à la colonie agricole pénitentiaire de Mettray. Malgré la surveillance, il s’en échappe aussi et décide de faire son service en devançant l’appel. Il a 19 ans. Mais l’’armée, si elle le séduit un temps, finira aussi par l’ennuyer.

6597Il y a un côté répétitif dans cette trentaine d’années de jeunesse : à peine arrivé quelque part, Genet ne cherche qu’à s’en aller sans but précis ; à peine sorti de prison pour un larcin, il recommence à voler. Les auteurs passent vite sur toutes les étapes de sa jeunesse vagabonde ; même son voyage en Italie et en Europe de l’Est est rapidement traité, toujours essentiellement sous l’angle administratif : Genet, déserteur, muni de papiers falsifiés est de tout façon expulsé successivement de tous les pays dans lesquels il entre. De ce périple en Europe on sait qu’il a rencontré Lily Pringsheim chargée de le protéger par la Ligue des droits de l’homme (les autorités tchèques ne sachant que faire de ce Français l’ont remis à la Ligue) ainsi qu’Anne Bloch et sa mère à qui il donne des cours de français et avec lesquelles il correspondra. Les auteurs font aussi allusion à quelques passages du Journal du voleur ou à de lettres à Ibis, une jeune intellectuelle rencontrée à Paris mais ne donnent aucune information plus générale sur le contexte dans lequel vit Genet lors de ses multiples périples.

Après un premier engagement dans l’armée, il va vagabonder, se réengager puis déserter et se mettre à voler (activité à laquelle il se livrait déjà enfant) ce qui lui vaut chaque fois qu’il est pris en flagrant délit des peines de prison de quelques mois. Au rythme des fugues succède donc celui de ses douze condamnations pour vol. Les auteurs décrivent ses larcins (mouchoirs au Bazar de l’Hôtel de ville, coupons de tissu, livres chez Gibert…) en adoptant le ton des procès-verbaux. Ils citent aussi des courriers de l’Assistance publique le concernant, des lettres envoyées par Genet à cette administration et à l’administration militaire notamment pour réclamer les primes qui lui sont dues. Les auteurs citent également abondamment des procès-verbaux, les minutes des procès (reproduit en intégralité en annexe) ou encore les rapports de médecins et de psychiatres qui ont examiné Genet depuis l’enfance notamment celui du docteur Claude réalisé en 1943 à la demande du juge d’instruction alors que Genet est en prison. A ces documents s’ajoutent quelques extraits d’entretiens de Genet dans lesquels il revient sur des éléments de sa jeunesse. On se prend à lire tout cela aisément, d’un bout à l’autre avec grand intérêt, on suit Genet presque comme on pourrait suivre le parcours de n’importe quel autre enfant de l’Assistance (presque car les auteurs font quelques rapprochements entre des faits biographiques et ce qu’ils deviennent dans tel ou tel livre de l’écrivain mais sans se lancer dans des analyses littéraires).

Prison de la santé. Paris (XIVème arr.), vers 1930.

Prison de la santé. Paris (XIVème arr.), vers 1930.

Comment un ouvrage qui ne traite que de la pupille matricule 192.102, qui s’arrête au moment où Genet commence à publier, donc à sortir de l’anonymat et devenir pleinement écrivain, un ouvrage qui livre sans affect outre quelques témoignages individuels comme ceux des anciens camarades de classe de Genet, essentiellement des documents administratifs et quelques développements historiques et sociologiques sur la colonie de Mettray ou encore la gestion de l’Assistance publique au début du XXe siècle ; comment ce livre peut-il se lire sans ennui et même avec plaisir ?

C’est une question que je me suis posée par rapport à ma démarche personnelle de biographe. Par rapport aussi à des biographies que j’ai lues, certes très savantes mais assez ennuyeuses, dénuées d’empathie pour le sujet ou au contraire des essais dans lesquels les recherches et l’érudition laissaient place aussi à la voix plus personnelle de l’auteur (voir par exemple mes billets sur Jablonka et Erman ou encore cet essai lu récemment Houellebecq aux fourneaux dans lequel Jean-Marc Quaranta en analysant la place de la nourriture chez Houellebecq et la signification des plats cités dans les romans parle également de son rapport à la cuisine et aux recettes qu’il donne dans son livre, soulignant ainsi le côté affectif de la nourriture qu’il a décelé chez Houellebecq.)

Mystérieux Jean Genet matricule 192.102

Peut-être ce livre est-il passionnant parce que sous des apparences froides et objectives, il a un vrai pouvoir évocateur. En effet, il nous fait suivre le jeune Genet au plus près. Par exemple lors de sa première fugue à 14 ans, les auteurs nous livrent le procès-verbal établi à l’occasion avec des indications sur la taille de Genet, la forme de son menton, de son nez, de ses yeux, ses signes particuliers, les vêtements qu’il portait. Autant d’éléments matériels qui peuvent paraître du détail mais qui nous permettent de mentalement reconstituer la silhouette de l’adolescent. Plusieurs fois en lisant des minutes de procès pour lesquels les auteurs, par exemple, soulignent comment sont présentés Genet et ses origines (parfois il se retrouve avec un père, parfois son nom est mal orthographié ou on apprend qu’il est déclaré comme courtier ou ingénieur électricien) je m’imaginais Genet avec sa face de boxeur, sa face de garçon boudeur confronté aux adultes responsables de lui ou à ses juges.jean-genet (1)

Les auteurs ne nous noient pas non plus sous les informations extérieures (c’est à peine si on se rend compte que Genet vit à Paris sous l’Occupation par exemple) si bien que nous restons tout au long du livre avec Genet qui vagabonde avec son mystère en bandoulière tout en traînant un caddie entier de dossiers administratifs. Une forme de biographie inattendue et finalement prenante comme un roman.

 

Jean Genet matricule 192.102… d’Albert Dichy et Pascal Fouché, Gallimard, « Les Cahiers de la NRF »

 

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