Tigran Mansurian : une voix arménienne d’aujourd’hui

Recording - Mansurian 1

Tigran Mansurian

Sur un disque on ne voit pas les musiciens jouer, on ignore leurs expressions, leurs regards posés les uns sur les autres. Mais on peut sentir quand même quelque chose des liens qui unissent les interprètes. Dans Songs and instrumental music du compositeur arménien Tigran Mansurian (né en 1939 à Beyrouth) j’ai d’emblée senti une harmonie et une complicité entre les musiciens de Mariam Sarkissian, mezzo-soprano à Daria Ulantseva, pianiste en passant par Alexander Rudin, violoncelliste et chef de l’orchestre de chambre Musica Viva de Moscou auquel s’ajoutent Anton Martynov et le clarinettiste canadien Julian Milkis, originaire de Saint-Petesbourg.  Ce dernier garde des liens forts avec son pays natal notamment à travers sa présence fidèle au festival de musique de chambre Sviatoslav Richter à Moscou, ses concerts avec des orchestres et formations russes ainsi que ses enregistrements sous des labels de ce pays. Quant au violoniste, Anton Martynov, directeur artistique du Printemps du Violon, j’ai déjà évoqué ici son grand sens de la camaraderie musicale.télécharger Mais si cette « réunion russe » fonctionne si bien c’est aussi dû, je crois, aux partitions de Mansurian qui créent une complicité, obligent à jouer étroitement ensemble et non selon des places hiérarchiques (la voix ou le soliste et l’accompagnement). Cela m’a notamment frappée dans la première partie du disque, les Canti Paralleli composés en 2012. Mansurian se place clairement dans la tradition des poèmes mis en musique. On est particulièrement attentif à la voix profonde et subtile de Mariam Sarkissian, qui depuis quelques années s’attache à faire connaître des répertoires nouveaux ou oubliés. Mais on n’est pas moins sensible à la place que Mansurian fait aux instruments qui ne sont pas ici un accompagnement, un faire-valoir de la voix mais occupent une place égale, sont littéralement d’autres voix. Le premier chant est peut-être le meilleur exemple avec la longue partie instrumentale pleine de mystère et de gravité par laquelle il débute ainsi que le cinquième « My soul » où s’entremêlent toutes ces voix, comme un reflet des différents états d’âme du poète/du musicien. Ces voix instrumentales ont des sentiments qui viennent s’enchevêtrer délicatement avec ceux de la mezzo-soprano, laquelle chante avec un mélange de lyrisme et de simplicité étonnant.

Mariam Sarkissian BR web

Mariam Sarkissian

Les poèmes mis en musique ont été écrits par quatre auteurs arméniens. Le premier, Baghdasar Dpir, a vécu durant la première moitié du XVIIIe siècle. Nostalgique d’un amour perdu, le poète ne veut pas seulement parler ici de la femme aimée mais aussi de la terre natale. Plus généralement, dans son œuvre, il s’est inspiré de la littérature médiévale, comme un retour aux sources. De là peut-être ce rapprochement que j’ai fait avec les poésies de Charles d’Orléans du XVe siècle qui a connu une longue captivité en Angleterre. Les trois autres poètes (Eghishe Charents, Avetik Isahakyan, Vahan Teryan) ont vécu entre la fin du XIXe siècle et le milieu du XXe. Ils ont tous en commun l’amour pour leur patrie et se sont engagés politiquement, notamment Eghishe Charents, victime de la dictature stalinienne. Tous les poèmes sont des poèmes sur l’amour, la nostalgie d’un paradis perdu, le sentiment d’étrangeté ou d’exil. S’ils forment un ensemble cohérent, ils ne sont pas répétitifs. « On the blue lake » d’Eghishe Charents est aussi un hymne à la vie que Mansurian traduit musicalement avec des élans voluptueux que produisent le balancement des cordes face aux notes de piano de Daria Ulantseva presque cristallines, évoquant le mouvement de l’eau. La belle énergie de la mezzo-soprano complète ce paysage. Le dernier « It is my clam evening now » d’après Teryan, est animé par une force morale face aux épreuves du passé et à venir. Cette énergie m’a fait penser à certains lieder de Schumann (notamment « Widmung » op 25). Le piano a de beaux passages seul comme s’il était le poète et la mezzo-soprano ce « premier rêve » qui l’habitera toujours.

Julian Milkis BR web

Julian Milkis

Cette impression d’intimité, de complicité à quelques-uns perdure dans les deux autres œuvres présentées sur le disque. Dans le Postludia j’ai beaucoup aimé le chant presque romantique du violoncelle alternant avec les accents jazz de la clarinette (Julian Milkis a pu vraiment tirer parti de son double répertoire, classique et jazz). L’orchestre joue une partition aux tonalités plus contemporaines et en même temps parfois d’une grande simplicité dans la ligne mélodique au point que parfois on a l’impression d’entendre le refrain d’une chanson populaire enfantine. Cette œuvre d’un peu plus d’un quart d’heure a bien un caractère improvisation. Une superbe improvisation qui suit un mouvement circulaire par la reprise de certains passages comme le chant du violoncelle.

L’Agnus dei, composé comme le Postludia à la mémoire du grand violoniste Oleg Kagan disparu prématurément en 1990, est peut-être davantage destiné à un public averti notamment la partie du milieu. L’ « Agnus dei » et le « Miserere nobis », les premières et dernières parties restent proches des autres compositions avec notamment le chant doux, presque langoureux, de la clarinette et la sobriété du piano qui achève de quelques notes l’œuvre en la laissant en suspens, comme entre le ciel et la terre.

Musica Viva BR web

Musica Viva

Ces œuvres enregistrées en première mondiale avec Tigran Mansurian à la direction artistique ont été pour moi une belle découverte. La découverte d’un compositeur arménien contemporain qui sait manifestement faire une œuvre moderne et personnelle en puisant aussi dans les traditions de la musique et de la poésie arméniennes et européennes. Un équilibre admirable.

 

Songs and instrumental music de Tigran Mansurian vient de paraître chez Brilliant Classics (http://www.brilliantclassics.com/articles/m/mansurian-songs-and-instrumental-music/)

Mariam Sarkissian (mezzo soprano), Anton Martynov (violon), Julian Milkis (clarinette), Daria Ulantseva (piano), Alexander Rudin (violoncelle), Musica Viva Moscow Chamber Orchestra (dirigé par Alexander Rudin).

 

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Un commentaire pour Tigran Mansurian : une voix arménienne d’aujourd’hui

  1. paul edel dit :

    Ce texte donne envie. je viens de commander le CD sur amazon. Bonne rentrée.

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