Tradition française

Armance Quero IMG_0702©Maria-Helena Buckley BR

©Maria-Helena Buckley BR

Armance Quéro et Joseph Birnbaum font partie de la toute nouvelle génération de chambriste. Armance Quéro appartient au trio à cordes Les Equilibres et a déjà sorti un disque avec cette formation. Joseph Birnbaum vient d’obtenir un prix de piano au Conservatoire de Paris. S’il se perfectionne au clavier, il n’a pas délaissé le violon dont il joue également… une double pratique qui lui donne naturellement de grandes dispositions pour la musique de chambre. La réussite du premier disque de ce duo, avec un choix original et significatif, est une incitation à les suivre.

Le titre Jeux à la française laisse entendre qu’au-delà des spécificités de chacun, les quatre compositeurs français interprétés ici sont héritiers d’une certaine tradition musicale, que revendiquait d’ailleurs Debussy. Tradition qu’incarnent aussi Widor et Vierne, le premier ayant été l’un des maîtres du second. Le mot « jeux » est aussi une façon de rappeler que trois des compositeurs ont été ou sont de grands organistes et nul doute que Thierry Escaich, né en 1965, joue aussi sur les pas de Widor et Vierne.

Joseph Birnbaum IMG_7955©Maria-Helena Buckley BR

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Louis Vierne, né en 1870, a été l’un des grands organistes de Notre-Dame de Paris. Elève et ami de Charles Widor, il a essentiellement composé pour orgue. Il n’a écrit que huit œuvres pour musique de chambre. La Sonate interprétée ici se situe à mi-chemin de son parcours et date de 1911. On y retrouve des tonalités qui rappellent Fauré. Le molto largamento est une belle partie lyrique et impressionniste dans laquelle le violoncelle joue une partition pleine de gravité accompagné doucement, parfois de façon cristalline par le piano. Le troisième mouvement a des allures de course poursuite entre le piano et le violoncelle et met particulièrement en évidence la connivence entre Armance Quéro et Joseph Birnbaum, des amis de longue date.

Charles Widor, né en 1844 et mort en 1937, traverse près d’un siècle de musique. Célèbre comme organiste, mais aussi pour sa musique de chambre et symphonique, il a cherché à se détacher des modèles allemands pour concevoir une musique à la française. C’est aussi tout le projet de Debussy qui lutte contre la suprématie allemande et a voulu non seulement créer une musique française mais aussi rendre hommage aux grands aînés comme Couperin et Rameau. Le voisinage entre Widor et Debussy a tout son sens, ce sont deux maillons de la chaîne, deux acteurs de ces jeux à la française.

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Charles Widor

L’œuvre de Widor a été composée en 1875. Je ne la connaissais pas et c’est pour moi et peut-être pour d’autres une belle découverte. Certes, Charles Widor n’a pas révolutionné la musique mais ce morceau témoigne d’une réelle sensibilité, d’un don de composition et d’une vraie personnalité. Dans le premier morceau, le violoncelle semble littéralement chanter. On dirait une voix de femme un peu grave, douce, sensuelle. Comme si le violoncelle était une contralto et on a vite fait d’imaginer Armance Quéro en cantatrice. Dans ces trois œuvres, le violoncelle est le roi, le piano étant davantage un accompagnement qu’un autre instrument jouant en duo. C’est particulièrement sensible par rapport à la place plus importante que Vierne et Debussy donnent au clavier. Cela ne signifie pas que chez Widor le piano soit moins intéressant… c’est tout un art de savoir mettre en valeur l’autre et Joseph Birnbaum y réussit fort bien. Le deuxième morceau, vivace appassionato, est rythmé, entraînant comme une danse populaire. Le piano qui se fait discret a cependant le mot de la fin, ponctuant de façon résolue ce morceau. Quant à la dernière pièce, andante, elle offre peut-être moins de richesse mélodique mais de beaux passages langoureux.

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Claude Debussy

La Sonate de Debussy, écrite en 1915, fait partie de ses dernières grandes œuvres alors que le compositeur souffre de plus en plus du cancer qui le ronge depuis plus de cinq ans et qui l’emportera en mars 1918. Dans cette Sonate, les trois mouvements attendus sont devenus Prologue, Sérénade et Finale. Cette Sonate bouscule le genre, dans son fond et sa forme et nous fait entrer dans la modernité. Et pourtant, ce qui frappe au début du Prologue c’est ce mélange d’époque purement classique et de moderne, une ligne mélodique simple, rigoureuse à la manière d’un Bach et en même temps épurée comme une œuvre abstraite. La Sérénade rappelle l’influence des musiques espagnoles sur Debussy dans la dernière partie de sa vie. Ce mouvement nous transporte vers le sud avec parfois un violoncelle qui devient guitare et un piano qui semble jouer une partition rythmée comme du flamenco. Mais cette sensualité a aussi quelque chose de mélancolique, presque inquiétante parfois. Le Finale au contraire débute dans un élan joyeux pour ensuite nous offrir un tableau musical impressionniste.

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Thierry Escaich. Photo de Sébastien Erome

Le Nocturne de Thierry Escaich date de 1997. C’est l’œuvre la plus sombre, la plus tourmentée, la plus moderne aussi bien sûr. A l’aube du 21e siècle, on pouvait imaginer que nous entrions dans une nouvelle ère plus calme, plus confortable avec tous ces progrès technologiques. Le mois de septembre 2001, comme un prélude tragique, allait vite nous faire déchanter. La composition de Thierry Escaich peut ainsi apparaître comme prémonitoire. Les deux dernières minutes semblent sonner le glas de nos espérances avec ces accords au piano puissants, graves, qui envahissent tout l’espace sonore ne laissant plus au violoncelle qu’une note ultime à la dernière mesure. Ecouter ce Nocturne, c’est un peu comme lire Cioran, on se dit que c’est décidément trop pessimiste tout en pensant que l’artiste n’est que dans la clairvoyance. Et cette clairvoyance ne nous fait que mieux apprécier les beautés qui s’offrent à nous, celles du jour que nous vivons, celles de la musique, des beaux-arts, de la littérature…

 

Jeux à la française avec Armance Quéro au violoncelle et Joseph Birnbaum au piano, chez Etcetera (www.etcetera-records.com)

Le 2 décembre prochain, le duo participera à l’émission Génération jeunes interprètes sur France Musique

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