Musiques proustiennes

Proust_digipack_3000Dans cette œuvre cathédrale qu’est A la recherche du temps perdu, la musique est peut-être l’art qui tient la place la plus importante à travers des réflexions, des images et comparaisons, des références à des œuvres et des compositeurs. Rien d’étonnant que Proust soit ainsi souvent le point de départ d’un concert ou d’un disque comme Le Violon de Proust proposé par Gabriel et Dania Tchalik.

Partons d’abord de la question que tout le monde pose aux proustiens : à quelle œuvre Proust fait-il allusion à travers la Sonate de Vinteuil et notamment cette fameuse « petite phrase » que Swann et Odette entendent chaque fois qu’ils se rendent chez les Verdurin ? On a beau être dans un roman, on cherche à tout prix à savoir qui se cache derrière les personnages fictifs et les inventions de l’auteur. Et pourtant, il vaudrait beaucoup mieux penser que la Sonate de Vinteuil (comme son Septuor dont il question dans La Prisonnière) existe par elle-même, qu’elle est vraie, en dehors de tout modèle, et en tant que composition intérieure de Proust. Dans le long texte que Gérard Kaiser consacre à la musique dans La Recherche en guise d’introduction au Violon de Proust, l’auteur revient sur cette question du modèle et s’empresse de citer Proust à qui Jacques Lacretelle avait posé justement la question. Proust répond que cette sonate imaginée est le résultat d’un ensemble de souvenirs musicaux, d’impressions de concert et cite aussi bien Saint-Saëns, Franck que Schubert et Fauré. Dans les trois œuvres interprétées par ce duo fraternel que constituent Gabriel Tchalik au violon et Dania Tchalik au piano, il me semble qu’on retrouve bien ce que pouvaient être certaines de ces impressions. On plonge directement dans le monde musical de la Belle Epoque à travers des compositeurs de trois générations différentes et pourtant proches dans une part de l’inspiration : César Franck (1822-1890), Saint-Saëns (1835-1921) et Reynaldo Hahn (1874-1947).

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Mais avant de revenir sur les œuvres et les interprètes, encore quelques mots sur l’introduction de Gérard Kaiser. Il faut souligner la qualité de son texte qui offre un bel éclairage sur la musique. Gérard Kaiser replace celle-ci, et particulièrement la Sonate de Vinteuil, dans le contexte de La Recherche, notamment en montrant comment elle reflète les états d’âme de Swann. Mais il montre aussi comment, à travers les réflexions, les sentiments du narrateur, la musique (le Septuor de Vinteuil, désigné comme son chef-d’œuvre mais aussi la création musicale de façon plus générale) donne accès à un autre monde, le monde de l’art, autre chose « que le néant que j’avais trouvé dans tous les plaisirs et dans l’amour » dit le narrateur. « Le vrai bain de jouvence, le vrai paysage nouveau, ce n’est pas d’aller dans un pays que nous ne connaissons pas, c’est de laisser venir à nous une nouvelle musique, » écrivait aussi Proust dans le Carnet 3. C’est notamment par la musique de Vinteuil que le narrateur sent qu’il peut puiser la force pour écrire ce roman auquel il songe depuis si longtemps.

Gérard Kaiser lance donc de vraies pistes pour réfléchir plus longuement à ce thème. Et si on écoute le disque ensuite et non avant de le lire, il n’est pas dit que l’on ne le découvrira pas avec une oreille plus littéraire, plus proustienne. Du reste, avant ou après, l’écoute de ce disque offre un grand moment de musique avec deux jeunes interprètes qui n’en sont cependant pas à leurs débuts. Outre les deux disques de Gabriel Tchalik seul, Dania et Gabriel ont déjà enregistré un disque (Europe 1920, Evidence Classics ) et se sont produits dans des festivals et lieux prestigieux en France et en Europe notamment en quatuor et quintette avec les autres membres de leur fratrie (Louise au violon, Sarah à l’alto et Marc Tchalik au violoncelle).

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César Franck

Le programme débute par la célèbre Sonate en la majeur de César Franck qui est certainement l’une des œuvres qui évoquent le mieux l’atmosphère musicale de La Recherche. Le premier mouvement notamment offre au violon une partition mélancolique et impressionniste et au piano des élans passionnés alternant avec des passages plus aériens. Ce dialogue entre les deux instruments, que les frères Tchalik tiennent du début à la fin, est la base sur laquelle repose toute cette Sonate. Si l’un des instruments domine ou s’ils semblent jouer chacun de leur côté, c’est tout l’équilibre et l’esprit de l’œuvre qui sont perdus (par exemple, le piano pourrait écraser le violon dans l’Allegro, dans les passages les plus exaltés où l’on retrouve des intonations romantiques). Parfois dissemblables et parfois à l’unisson dans les sentiments exprimés, le violon et le piano doivent tenir en tout cas une place égale. Peut-être parce qu’ils sont frères, parce qu’ils ont l’habitude de partager la musique depuis l’enfance, Gabriel et Dania font corps l’un avec l’autre et proposent une magnifique interprétation comme par exemple celle donnée par Renaud Capuçon et Khatia Buniatishvili il y a quelques années. J’ai trouvé que le Recitativo-fantasia était le mouvement le plus réussi dans cette communion musicale des frères Tchalik. Même dans ces triolets à jouer legatissimo et pianissimo, reprenant le motif initial, le piano se fait admirablement bien entendre alors qu’il pourrait ne tenir alors qu’un rôle d’accompagnement.

 

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Reynaldo Hahn

Pour un disque autour de Proust, il n’était pas possible de ne pas mettre au programme Reynaldo Hahn qui fut l’ami le plus intime de Proust depuis sa jeunesse jusqu’à sa mort en 1922. Composée en 1927, cette Sonate en do majeur résume bien tout l’art à la fois moderne et classique de Reynaldo Hahn. Le premier mouvement est simple, chantant et très classique, le troisième, plus lent, est imprégné aussi de réminiscences romantiques : on pourrait croire que ces deux mouvements sont bien antérieurs à Franck. Au contraire, le second mouvement, intitulé « Véloc 12 CV, 8 cyl., 5000 tours » est résolument moderne mais aussi plein d’humour. On sent que Gabriel et Dania Tchalik ont adhéré à l’esprit du compositeur et s’amusent à faire avancer la voiture de Reynaldo Hahn. Gabriel Tchalik déploie toutes les possibilités offertes au violon pour évoquer les bruits de moteur.

Dania_Gabriel_Tchalik©Claire Douieb BR web

Gabriel et Dania Tchalik photo de Claire Douieb

Le disque s’achève sur la Sonate n°1 opus 75 de Saint-Saëns, composée en 1885, l’un des modèles supposés pour la Sonate de Vinteuil. Elle donne aussi l’occasion aux musiciens, notamment à Gabriel Tchalik de mettre en évidence sa virtuosité sans tomber dans le spectaculaire. Les deux musiciens restent en effet naturels et lyriques. On finit quand même un peu avec un morceau de bravoure, une façon traditionnelle de terminer un concert. Nul doute que les Verdurin auraient apprécié ce choix. Applaudissons donc au côté d’Odette, de Swann, du docteur Cottard et du pauvre Saniette, les hôtes habituels des Verdurin…

Le Violon de Proust par Gabriel Tchalik au violon et Dania Tchalik au piano, chez Evidence Classics, le teaser du disque  et le site de Gabriel Tchalik

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