Debussy : la nature en musique

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Claude Debussy

J’ai écouté Dialogue de l’Eau et de l’Air des pianistes Véra Tsybakov et Romain Hervé, en revenant d’un séjour à Pékin durant lequel j’ai participé à une table ronde consacrée à Debussy. Il était intéressant de découvrir comment des Chinois, avec une culture, une tradition musicale différentes pouvaient appréhender, écouter, s’approprier celui que Gabriele D’Annunzio appela Claude de France.

Véra Tsybakov et Romain Hervé, à leur façon, nous invitent aussi à une autre écoute de Debussy. Dans la première partie de leur disque, ils n’ont pas choisi de jouer une œuvre intégrale mais de faire dialoguer des œuvres de recueils différents entre elles (Images, Estampes et Préludes). Des œuvres évoquant l’Eau jouées par Véra Tsybakov parlent avec des œuvres évoquant l’Air interprétées par Romain Hervé.

C’est ainsi que « Jardins sous la pluie », l’une des Estampes, est suivie du Vent dans la plaine, l’un des vingt-quatre Préludes. Le prélude « La Cathédrale engloutie » à la fois solennelle, mystérieuse et émouvante voisine avec le fougueux et tourbillonnant « Ce qu’a vu le vent d’Ouest », un autre prélude, bousculant l’ordre du recueil des Préludes.Paraty118166_Debussy_Dialogue_COUV.BR

Ces morceaux dialoguent parfaitement entre eux et soulignent la cohérence de l’univers de Debussy. Si j’avais devant moi un néophyte désireux de découvrir le compositeur, je lui conseillerais d’écouter ce disque tant il me semble révélateur de l’art pianistique de Debussy et de ses sonorités. Une magnifique porte d’entrée pour pénétrer dans un monde où chaque note participe à l’expression d’une sensation, d’une impression.

Ces échanges entre l’Eau et l’Air prennent même des allures de colloque sentimental car les deux protagonistes (tout comme les deux pianistes) sont tout au long du disque en étroite relation comme le prélude « Voile », symbole de l’Air et « En bateau » pour l’Eau qui font penser tous les deux à une promenade sur les flots. Car qu’il s’agisse de l’évocation de reflets sur l’eau ou d’une invocation à Pan, dieu du vent d’été, le point commun est la nature comme source d’inspiration poétique, musicale. Or, la nature était sans aucun doute la première muse de Debussy. « La musique est partout, déclara-t-il en 1908. Elle n’est pas enfermée dans des livres. Elle est dans les bois, dans les rivières et dans l’air. »

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La Pluie de Claude Monet (1886)

Dans le dernier dialogue, les deux pianistes tiennent ensemble le rôle de l’Eau puis de l’Air avec deux jolies pièces à quatre mains : « En bateau » qui rappelle Chopin et l’Epigraphe antique « Pour invoquer Pan, dieu du vent d’été ».

Si le prélude se rattache notamment à Chopin, l’un des maîtres de Debussy, les Images et Estampes rappellent la passion de Debussy pour l’image qu’il disait aimer presque autant que la musique. Des images qui appartiennent parfois au registre de l’impression, de l’impalpable comme « Les sons et les parfums tournent dans l’air du soir ». Si Véra Tsybakov et Romain Hervé font preuve d’une très belle technique, la virtuosité que réclament certains morceaux comme « Jardins sous la pluie » et bien sûr « La Mer » est au service d’une interprétation souple et expressive. Proche de la nature, justement.

DD00660600Le disque se termine par le grand « triomphe » de l’Eau avec La Mer dans une transcription réalisée par Debussy pour quatre mains. Un triomphe partagé avec l’Air bien sûr ! Ainsi, dans la deuxième partie, « Jeux de Vagues », les deux pianistes par leur touché aérien et évocateur nous donnent l’impression de sentir la brise qui vient accompagner le mouvement des flots pour faire jouer les eaux tantôt avec légèreté, tantôt avec une puissance qui peut être celle de la Mer, une puissance qui peut nous engloutir. Quant à la dernière partie de l’œuvre, elle s’intitule tout simplement « Dialogue du Vent et de La Mer », parfaite conclusion du disque.

J’ai l’impression qu’avec cette transcription on sent davantage le rapport intime de Debussy à la mer, comme un prolongement parfait aux œuvres précédentes. Est-ce le récent voyage à Pékin ? j’ai été aussi particulièrement sensible aux sonorités asiatiques qu’on perçoit davantage je trouve au piano seul qu’à l’orchestre. Ces musiques traditionnelles asiatiques, souvenirs de cette Exposition universelle de 1889 durant laquelle il les a découvertes et qui ont nourri Debussy tout au long de sa vie.

20180514_144518La mer est sans doute l’élément de la nature que le compositeur préférait. Il écrivit ainsi à son éditeur Jacques Durand : la Mer « est toujours innombrable et belle. C’est vraiment la chose de nature qui vous remet le mieux en place. » Si Debussy l’aime autant c’est non seulement pour ses couleurs et ses sons mais aussi parce que sa contemplation est déjà un voyage en soi. Un voyage qui peut aussi s’effectuer en musique comme l’illustrent très bien Véra Tsybakov et Romain Hervé.

 

Dialogue de l’Eau et de l’Air,  œuvres de Debussy par Véra Tsybakov  et Romain Hervé, piano à deux et quatre mains, Paraty Productions. 

 

Véra Tsybakov et Romain Hervé donneront un concert le 8 juin à 20h30 au Bal Blomet à Paris pour le lancement de leur disque.

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