Une expérience avec Bach

bachat35Qui n’a pas à l’oreille le prélude de la première Suite pour violoncelle de Bach, l’un des « standards » de la musique classique ? Tellement joué que l’on finit par ne plus l’écouter vraiment…

Ces Six Suites composées entre 1717 et 1723 par un Bach d’une trentaine d’années font partie du répertoire de tout grand violoncelliste non seulement pour les qualités techniques qui doivent être développées pour l’interprétation mais aussi parce qu’elles forment l’un des plus magnifiques ensembles de pièces pour cet instrument.

La suite est un type de pièce courant au XVIIe et au début du XVIIIe siècle. Chaque suite se compose d’un prélude de forme libre, puis de cinq danses : une allemande, une courante, une sarabande et deux danses qui varient (menuet, bourrée ou gavotte).

A cette époque, le violoncelle n’était utilisé que comme accompagnement au profit de la viole de gambe, instrument très en vogue du temps de Bach et considéré alors comme plus noble. Ces Suites offrent donc au violoncelle une partition riche qui donne parfois l’impression d’entendre un orchestre entier.

Le manuscrit original des Suites est perdu si bien qu’on ne sait pas grand-chose des desseins de Bach lors de la composition. Dès lors, toutes les interprétations sont possibles ou presque.71Z6NvDetbL._SX355_

Marianne Dumas, jeune violoncelliste formée en France puis aux Etats-Unis, vient d’enregistrer ces Six Suites. Une version de plus parmi tant d’autres ? Oui, mais une version qui diffère énormément des interprétations habituelles et permet d’écouter l’œuvre autrement.

Marianne Dumas nous propose un véritable voyage de plus de deux heures dans l’époque baroque.

Pour parvenir à ce résultat étonnant, Marianne Dumas, qui admire profondément Bach depuis l’enfance, s’est livrée à des recherches approfondies sur le violoncelle du temps de Bach afin de mieux saisir la façon d’interpréter l’œuvre. Tout a commencé lors d’un séjour d’étude à Berlin durant lequel la jeune violoncelliste a pu explorer les sonorités d’un violoncelle baroque. Elle s’est vite aperçue que tout changeait avec un jeu basé sur l’inversion de la technique d’archet. Marianne Dumas joue ainsi du violoncelle comme s’il s’agissait d’une viole de gambe. Cette manière de manier l’archet n’est pas une invention de la part de Marianne Dumas mais une technique qu’utilisaient également certains joueurs de violoncelle. « Au lieu de commencer en tirant de gauche à droite, ils commencent en poussant, depuis la pointe de l’archet » explique Johann Joachim Quantz, un compositeur et flutiste allemand, contemporain de Bach.

baroque et moderne cellosDans son enregistrement, Marianne Dumas applique donc cette technique, en utilisant des violoncelles mais aussi archets et cordes fabriqués comme à l’époque baroque notamment un violoncelle à cinq cordes, pour interpréter la sixième Suite composée pour un violoncelle piccolo (instrument doté d’une cinquième corde accordée en mi aigu).

Il en résulte une interprétation empreinte d’une certaine gravité mais aussi de ce sublime qui s’attache à cette forme d’austérité baroque et même calviniste. Ici, pas de fioritures, d’effets de nuance, juste les notes en toute pureté. C’est particulièrement frappant dans le célèbre prélude de la première Suite ou encore dans la sixième Suite, si l’on se prête à un petit exercice de comparaison avec d’autres interprétations comme celle de Yo-Yo Ma, grand violoncelliste qui a encouragé la démarche de Marianne Dumas. Leur façon de jouer par exemple la courante et les gavottes de la sixième Suite ne se ressemblent pas du tout. Le musicien américain les joue plus rapidement et avec une légèreté assez moderne sans tomber cependant dans l’exercice de virtuosité alors que la Française semble imprimer plus profondément chaque note pour des danses plus posées, presque languissantes pour les gavottes et à la sonorité totalement différente. L’ensemble paraît moins nuancé et flatte parfois moins l’oreille non avertie, notamment la cinquième Suite en ut mineur qui est d’ailleurs la plus sombre des six. Certains morceaux savent cependant être très chantants comme la courante de la première Suite ou le prélude et la gigue de la sixième Suite. D’autres ressemblent à des dialogues que le violoncelle entretiendrait avec lui-même comme l’allemande de la deuxième Suite. Ne dit-on pas d’ailleurs que c’est le son du violoncelle qui se rapproche le plus de la voix humaine ?

Marianne Dumas baroque credit Olivier Castets 2

Marianne Dumas. Photo Olivier Castets

Cette « neutralité » fait de toute façon partie de la démarche de la jeune violoncelliste qui veut avant tout partager ici son expérience technique avec le public et les autres violoncellistes : ce « projet de recherche […] a toujours présenté un caractère un peu rationnel » et ajoute-t-elle « dans la musique de Bach, je trouve que l’extase se situe au niveau du divin, pas de l’émotion […] Lorsque j’ai enregistré les Suites, je n’étais que dans le son, pas dans l’émotion. »

Entrer dans ce disque réclame donc une forme de concentration (un peu comme de s’habituer aux dialogues en vers dans les premières minutes d’une pièce de Racine ou de Corneille). Mais peu à peu, on est saisi par l’atmosphère harmonieuse qui règne au fil des morceaux et séduit par cette approche baroque.

Le site Internet de Marianne Dumas et celui consacré à ses recherches sur les Suites  permet de saisir en détail cette démarche à la fois théorique et pratique.

Marianne Dumas, Six Suites pour violoncelle de Bach, Urania Records 

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