Musique et destin de Chostakovich

DSCH-Shostakovich-Ensemble

Filipe Pinto-Ribeiro, pianiste et directeur artistique de l’Ensemble Chostakovitch, crédit Rita Carmo

Le DSCH-Ensemble Chostakovitch est né en 2006 sous l’impulsion de Filipe Pinto-Ribeiro. Réunissant des musiciens de différentes nationalités (portugaise, autrichienne, américaine et canadienne), il rappelle, si besoin, l’universalité de la musique. Ces interprètes sont jeunes tout en ayant déjà derrière eux des années de carrière qui ont façonné leur personnalité. Depuis huit ans, Filipe Pinto-Ribeiro, au piano, les violonistes Corey Cerovsek et Cerys Jones, Isabel Charisius, à l’alto et Adrian Brendel, au violoncelle se retrouvent ainsi chaque année pour une série de concerts. Leur point de rendez-vous n’est autre que Lisbonne.

Chostakovitch a bien sûr toujours tenu une place particulière dans leur répertoire qui comprend aussi bien Mozart, Schubert que Messiaen. L’ensemble a depuis atteint une vraie maturité et s’est ainsi lancé pour son premier disque dans cette expérience inédite : enregistrer dans un même album l’intégrale de la musique de chambre pour piano et cordes de Dmitri Chostakovitch.

 

Cette intégrale parcourt la carrière du compositeur dans un genre précis depuis sa jeunesse (le premier morceau a été écrit à 17 ans) jusqu’à l’une des dernières œuvres composées avant sa mort en 1975, à 69 ans. Ces œuvres pour piano et cordes reflètent aussi un destin humain qui a été, comme des millions d’hommes, gouverné en partie par l’Histoire et ici la politique répressive et liberticide de l’Union soviétique.SHOSTA-CHOSTAKOVITCH-CD-PARATY-critique-cd-review-cd-critique-par-classiquenews-PARATY_718232_Shostakovich_Ensemble_COUV_HM

Filipe Pinto-Ribeiro rappelle l’importance de la musique de chambre pour Chostakovitch qui disait l’aimer « ardemment » depuis son enfance. Un genre aussi beau que redoutable. Comme pour les pièces pour un seul instrument, la musique de chambre est exigeante pour le compositeur et les interprètes. Les grandes œuvres orchestrales peuvent avoir des passages plus faibles, Chostakovitch parle même de « pauvreté de pensée » parfois. La musique de chambre par son caractère intime interdit la moindre faiblesse. L’absence de chef demande aussi que chaque interprète soit autant à l’écoute de soi que des autres. Elle réclame donc que la formation soit à la fois en osmose tout en permettant à chaque instrument d’exister, même le piano qui a souvent une fonction d’accompagnement. C’est bien à cet équilibre que sont parvenus les cinq membres du DSCH-Ensemble Chostakovitch qui au fil des années ont appris à se connaître grâce à un répertoire varié et à la direction artistique enthousiaste de Filipe Pinto-Ribeiro, telle qu’elle apparaît notamment dans la présentation de ce premier album.

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Adrian Brendel, crédit Jack Liebeck

 

Le disque s’ouvre sur le premier trio piano, violon, violoncelle écrit en 1923 pour Tatiana Glivienko rencontrée en Crimée. Un seul mouvement, un long « poème » qu’on peut qualifier de romantique et impressionniste tant les influences de ses aînés sont sensibles. Quatre ans plus tard, Chostakovitch sera récompensé au prestigieux concours Chopin à Varsovie. Symbole d’une fidélité aux compositeurs romantiques qu’il étudia et joua beaucoup lorsqu’il débuta comme concertiste. Les interprètes expriment bien tout le lyrisme de cette œuvre de jeunesse qui révèle déjà l’étendue de la sensibilité du compositeur.

Le second trio sera composé près de vingt ans plus tard, en 1944. Chostakovitch non seulement subit la guerre mais connaît la perte d’un être cher, le musicologue Ivan Sollertinsky. L’œuvre débute par un passage très recueilli, chaque musicien semble peser ses notes pour s’approcher au plus près de l’émotion. La suite du premier mouvement et le second sont plus rapides. La virtuosité réclamée par les interprètes sert très bien à traduire le tourment et la révolte face aux tragédies qu’elles soient personnelles ou collectives. On y retrouve cependant aussi le mélange des genres si propres à Chostakovitch avec des passages plus allègres, référence directe à la tradition classique allemande et autrichienne. Peut-être une manière de rappeler que par-delà les drames de l’Histoire, la musique est une forme de résistance. L’expression d’un espoir de voir bientôt le retour à la paix ? Le largo est une magnifique méditation où piano et violoncelle soutiennent la plainte et les réflexions du violon tenu magnifiquement par Corey Cerovsek. Le dernier mouvement reprend des thèmes d’origine juive. Sans doute une forme d’hommage rendu aux victimes des nazis et plus largement à tous ceux qui en Europe ou ailleurs étaient touchés par l’antisémitisme.

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Corey Cerovsek, crédit JB Millot

L’écoute successive des deux trios souligne l’extraordinaire évolution et enrichissement du style et de l’univers musical de Chostakovitch.

La Sonate opus 40 qui ouvre le deuxième disque date de 1934 et correspond à une période un peu plus facile pour Chostakovitch qui reçoit le soutien du Kremlin. Le Quintette opus 57 daté de 1940 lui sera distingué par le prix Staline.

Entre temps, Chostakovitch est passé par des années d’angoisse. En 1936, Staline assiste à une représentation de son opéra Lady Macbeth de Mtsensk et manifeste son mécontentement. Aussitôt, La Pravda, organe officiel du régime, signe deux articles très hostiles au compositeur accusé d’écrire avec trop de formalisme. Il est condamné par l’Union des compositeurs soviétiques. Il échappe de peu à la déportation et oriente alors ses compositions vers un style plus traditionnel et simple, propre à satisfaire le régime.

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Staline

Le Quintette opus 57 est le reflet de cette « évolution » avec un mélange subtil et très bien maîtrisé de modernité et de classicisme déployé à travers plusieurs lignes mélodiques. Une polyphonie qui replace ici Chostakovitch dans la tradition héritée de Bach mais à laquelle il offre une palette d’influences étonnantes. L’intermezzo (lento) a la beauté épurée d’un prélude de Bach que les instrumentistes rendent très bien, formant un dialogue intime particulièrement réussi jusqu’à la dernière note à peine perceptible du piano. J’ai beaucoup aimé aussi l’interprétation du dernier mouvement, l’Allegretto qui est peut-être le plus symbolique de ce genre composite. Les cordes offrent une mélodie chantante et entraînante, presque folklorique par moment. Le piano alterne lyrisme post-romantique, véritable citation de phrases de Fauré, Frank et Saint-Saëns, classicisme le plus pur, notamment dans les mesures où il joue seul et d’autres passages d’une vraie modernité. On songe alors à des musiques de film (genre pratiqué par Chostakovitch) pour le caractère expressif, presque figuratif. Ce Quintette était l’une des œuvres préférées du compositeur sans doute parce qu’il est le portrait fidèle de son esprit.

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Cerys Jones, crédit Kaupo Kikkas

 

 

La trêve est de courte durée. Dès 1948, le compositeur est à nouveau sévèrement critiqué et il dissimule certaines de ses compositions qu’il sait contraires aux attentes du régime. Une détente ne se produira que progressivement après la mort de Staline en 1953 et Chostakovitch comme d’autres compositeurs pointés du doigt ne sera réhabilité et ne jouira d’une plus grande liberté qu’à partir de 1958. Liberté qui reste tout de même relative. A sa mort, une partie de son œuvre reste méconnue et ne traversera les frontières du bloc Est qu’après la Guerre froide.

Cette intégrale s’achève par la dernière pièce pour musique de chambre composée par Chostakovitch, la Sonate opus 147. Pièce testament mais aussi hommage à l’un des maîtres, Beethoven, dont le piano cite des passages notamment de la Sonate au clair de lune, citations qui ne jurent pas avec la partition résolument moderne de l’alto. Accompagnée avec force par Filipe Pinto-Ribeiro, Isabel Charisius tient longtemps la dernière note comme pour atteindre une forme d’éternité.

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Isabel Charisius, crédit Tabea Vogel

Comme pour tous les régimes autoritaires, on peut se demander si les difficultés sont un frein pour les créateurs ou au contraire, dans une certaine mesure, s’il ne s’agit pas d’un défi à relever qui les oblige à aller plus loin dans leur démarche artistique. Exprimer ce que l’on veut exprimer tout en s’efforçant de ne pas être censuré ou condamné. C’était le destin d’un « homo sovieticus ». A sa façon, bien qu’au prix d’une vie d’angoisse, Chostakovitch est parvenu à exister pour être avant tout un artiste.

 

Dmitri Chostakovitch, intégrale de l’œuvre pour piano et cordes par le DSCH-Ensemble Chostakovitch, Paraty, distribution Harmonia Mundi / PIAS.

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