Une France en colère

Il m’arrive rarement de m’exprimer sur l’actualité ici parce que je préfère consacrer mes billets aux arts et à ce qui touche la sensibilité, hors de l’actualité, justement. Une fois n’est pas coutume.

960x614_gilets-jaunes-bloquent-rond-point-caen-18-novembre-2018

Photo — CHARLY TRIBALLEAU / AFP

Je termine la rédaction d’un Petit éloge de la paix. Le moins que l’on puisse dire c’est que ces dernières semaines, j’avais l’impression de travailler sur un sujet hors d’actualité et ce, en dépit des commémorations du 11 novembre. La paix paraît si loin en cette période qui précède les fêtes de fin d’année, période qui n’est pas forcément joyeuse pour tous mais qui tout au moins nous incite à penser aux autres. Non pas seulement à nos proches à qui nous allons faire des cadeaux mais aux gens qui nous entourent. Il m’a toujours semblé que durant ces semaines avant Noël flottait un air de générosité festive et de légèreté un peu enfantine. Les décorations, même si elles ne sont pas forcément très réussies, changent la physionomie des centres-ville pour les rendre plus colorés, plus attrayants. L’abondance de marchandise, qui a son caractère excessif voire écœurant, ne ternit même pas complètement cette impression.

 

Il y a quelques semaines nous célébrions donc le centenaire de la fin de la Grande Guerre. De la fin d’une boucherie où la vie ne semblait plus avoir de valeur puisqu’on pouvait la perdre sur le front ou dans un bombardement. Une vie dont il ne pouvait même pas rester un vestige physique palpable, si le corps n’était pas retrouvé. Ce soldat inconnu à l’Arc de Triomphe dont le temps médiatique a été prolongé plus que de coutume incarne le sacrifice patriotique mais aussi ces vies sacrifiées sans état d’âme. Or, ces dernières semaines, à nouveau, les vies ont semblé perdre de leur valeur. Parce que la violence aveugle, la colère ont pris le dessus. Elle a pris le dessus dans les manifestations des gilets jaunes qui ont fait plusieurs morts, dont le dernier en date, je crois, a été un jeune homme percuté par un camion. Un jeune homme qui aurait pu mourir il y a cent ans quelque part aux alentours de Verdun avec la même sorte d’indifférence. Depuis quand a-t-on vu en France des révoltes populaires qui entraînaient des morts ? Sans parler des blessés graves pour qui l’existence ne sera jamais plus la même. Quant à l’attentat sur le marché de Noël à Strasbourg avec ses morts et ses blessés, il est apparu comme un fait divers. Fatalisme de l’opinion par rapport au terrorisme, devenu un fait banal, si banal qu’il n’émeut plus beaucoup, comme s’il était, soyons cynique, passé de mode ? Ou bien cette tuerie est-elle de moindre importance par rapport à la révolte sociale actuelle ? Allons, on ne va pas se laisser prendre au piège, nous servir un attentat pour stopper notre mouvement, quelle grosse ficelle. A la limite, on veut bien compatir et se recueillir une minute avant notre prochaine manifestation. Une minute de silence pour toutes les victimes ici et là depuis la mi-novembre, on fait un prix de gros, comme à Bordeaux ce 15 décembre… avant de copieusement laisser libre cours à la colère.

120_56b7f657-8b17-4094-9206-a279fcb38aa5_grandeLa Une de Libé au lendemain de l’attentat était symptomatique. La tragédie de Strasbourg était annoncée par un bandeau en haut, montrant un soldat armé à la main, avec derrière lui des illuminations de Noël. La photo principale montrait des lycéens de Mantes-la-Jolie à genoux, mains derrière le dos, face à un mur. Ensuite, Laurent Joffrin a expliqué que les délais de bouclage n’avaient pas permis à la rédaction de Libé d’accorder la place qui revenait à l’attaque meurtrière en Alsace même s’il reconnaissait la maladresse. A l’heure d’Internet et des chaînes info en continu, nous n’attendons plus de la presse écrite des réactions à chaud, mais des analyses, un décryptage, un débat. Au-delà de ces délais de bouclage, cette Une pouvait faire réfléchir sur le traitement de l’information. Les faits à Mantes-la-Jolie ont fait l’objet de rapprochement entre ces lycéens et des images d’arrestations, de rafles, d’exécution. Des images de guerre d’hier et d’aujourd’hui. On aurait presque pu croire qu’on avait procédé à une réécriture de l’histoire pour les besoins d’un film. De même, les scènes sur les Champs Elysées les samedis précédents avaient des allures de mai 68, avec des couleurs en plus et quelques degrés Celsius en moins. Je suis frappée par ces images historiques qui s’entrechoquent dans un amalgame médiatico-populaire qui rappelle combien il est difficile de penser le présent, l’actualité.

Moi-même, à l’instant où j’écris, sans savoir si ces lignes ne resteront pas dans mon ordinateur pour moi seule, je ne suis pas certaine de percevoir les événements actuels avec justesse, si même cela est possible. Je suis partagée, parce que justement, j’essaye de faire la part des choses. Par exemple, dans quel contexte précis a été prise cette photo à Mantes-la-Jolie ? S’agit-il d’un abus de pouvoir de la part de la police qui ne faisait face qu’à des lycéens en colère mais désarmés ? Y avait-il aussi des casseurs qu’il s’agissait d’arrêter mais qui étaient savamment mêlés aux adolescents ? On peut supposer aussi que les actions auraient été moins musclées devant un lycée de centre-ville que devant cet établissement dans une banlieue difficile. Cela peut au moins apparaître comme une union entre des habitants de banlieue et des ruraux qui, dans un contexte ordinaire, se tourneraient le dos, ou pire. Ces lycéens à genoux, est-ce un moment d’égarement ou bien sciemment un acte pour l’exemple afin de dompter une rébellion ? Les actes ou exécutions pour l’exemple m’ont toujours paru assez vains ne serait-ce parce qu’ils ne prennent pas en compte la psychologie humaine. Par exemple ces poilus qui désertaient au lieu de les exécuter, il aurait fallu les écouter. Il y en avait peut-être qui étaient banalement lâches. Et alors, est-il si facile de sacrifier sa vie pour son pays, qui plus est pour des raisons bien discutables ou tout au moins qui nous dépassent ? S’ils ne pouvaient servir en première ligne, ils pouvaient être utiles ailleurs. Quant à ceux qui sont mus par la passion, une idéologie ou autre chose qui altère leur faculté de penser raisonnablement, ils sont au-delà de toute peur. Ils ne seront donc pas sensibles aux actes d’intimidation, aux menaces qui ne font qu’amplifier la colère. Une colère juste pour eux.

-

Photo JOEL SAGET / AFP

Je suis frappée de l’absence, en tout cas médiatique, car il est difficile de savoir de quoi se composent précisément ceux qu’on appelle les gilets jaunes, d’une population encore plus précaire. On pourrait pourtant encore cyniquement rappeler qu’à l’approche de Noël, il est d’usage de mettre en lumière les pauvres, avec les restos du cœur, la banque alimentaire, les vieux vivant isolés avec le minimum vieillesse.

 

Pourquoi rien ne semble arrêter les gilets jaunes ? Pourquoi une telle colère qui va jusqu’à ne plus s’émouvoir des victimes laissées sur le chemin ? Peut-être parce que ces gilets jaunes n’ont rien à perdre, puisqu’ils se sentent délaissés, méprisés. Ils prennent sur leur temps libre ou de congé, à la différence de salariés en grève. Ils n’étaient rien, ils veulent être enfin quelque chose, quelque chose d’autre que des contribuables taxables à merci. Au-delà des causes matérielles (pouvoir d’achat en berne, hausse des taxes, impôts, cotisations…), ce sont de banals inconnus dont le malaise moral n’a cessé de grandir depuis des mois, des années. Des sans-voix qui veulent se faire entendre. Le malaise profond d’une petite classe moyenne ignorée. C’est aussi une classe moyenne hélas qui dans sa majorité s’abreuve de télévision, d’Internet, autant de sources de frustration car ils ne passent pas à la télévision (ils sont sur ce point moins médiatiques que les « jeunes de banlieue ») et ils n’ont pas les moyens de consommer tout ce qui leur est proposé à longtemps de journée. On peut comprendre que certains se soient révoltés contre les sacs Vuitton ou les grosses voitures garées dans les avenues chics de la capitale.

Evénements de mai-juin 1968. Incendie

Claude Champinot / Fonds France-Soir – BHVP / Roger-Viollet

On est plus dans la révolution de 1789 que dans celle de mai 68 conduite par des jeunes à l’avenir matériel tout tracé mais qui voulaient avoir la liberté de dire non à ces lendemains confortables mais étriqués et sans surprise.

 

Dans cette révolte des gilets jaunes, deux choses me peinent et m’inquiètent. D’abord ce mouvement a pénalisé des Français de la même catégorie sociale que les manifestants. Si certains se sont montrés solidaires malgré tout, d’autres plus touchés, se sentent victimes innocentes de la surdité de l’Etat et de l’absence de dialogue entre le pouvoir et le peuple. Par exemple, des salariés mis en chômage technique faute d’approvisionnement dans les supermarchés. Ces Français qui en appellent à la libération des ronds-points. Peut-être d’ailleurs est-ce voulu par le pouvoir, diviser les Français pour mieux régner.

La seconde chose qui m’attriste c’est qu’il semble que la majorité de ces gilets jaunes n’aient rien d’autre à quoi se raccrocher. Ils peinent dans leur vie quotidienne, sans pour autant être à la rue et n’ont d’autres perspectives que ruminer leur colère et leurs désirs non assouvis. La culture, dans son sens large, n’a jamais aidé à payer ses factures. Ce n’est pas d’être capable d’admirer une peinture qui permet de mettre de l’essence dans son réservoir. Mais être cultivé, aimer les choses venues de la capacité extraordinaire de l’homme à créer de la beauté, de la pensée aide grandement à relativiser, à passer sur des difficultés ou des frustrations. Etre cultivé permet de se sentir grand, de se sentir plus intelligent, plus sensible et de mieux comprendre qui nous sommes par rapport au monde. Et cela n’est pas une question de diplôme ou de niveau de vie.

plan-de-campagen

Zone commerciale de Plan de Campagne. Photo : Atelier Presse du SCEFEE

L’une des plus grandes fautes de l’Etat depuis des décennies c’est d’avoir négligé ces nourritures spirituelles, peut-être parce que les dirigeants manquent aussi de culture. L’une des plus grandes fautes est d’avoir créé des déserts dans les zones rurales et les banlieues. Or, dans ces déserts, que trouve-t-on ? des galeries ou des zones commerciales. Des galeries commerciales où il n’y a souvent pas même une librairie et encore moins une bibliothèque, un centre culturel ouvert à tous. Elles se répandent partout ces zones industrielles et commerciales, cernant les villes et dépeuplant les centres-ville, installées parfois dans des paysages si déprimants, si impersonnels, si privé du minimum de grâce qu’on ne s’étonne pas que ces gens qui les fréquentent à longueur d’année se sentent démunis. Ces gens qui se croisent et qui ne se parlent pas (si déjà ils ne s’agressent pas parce qu’il y a la queue à la caisse ou des bouchons dans les parkings, c’est déjà bien) ne savent pas que cette nourriture qui leur manque est l’une des sources de leur mal-être.

Et pire encore, on oublie les enfants, les petits, les plus grands, à qui on ne propose que violence, colère, désenchantement. Ils entendent tout, voient tout, ils sont malgré eux connectés. Or, ce sont les adultes de demain. Depuis que je suis née, je n’entends parler que de crises (chocs pétroliers, chômage, crise identitaire…). Une, voire deux autres générations seront-elles aussi sacrifiées ? Les gilets jaunes sont peut-être l’un des appels les plus radicaux à changer de société. Des changements qui pourraient au moins apporter une paix sociale juste dans le pays à défaut de nous protéger des menaces extérieures.

A lire : la tribune d’Aymeric Patricot publiée dans Le Monde et reprise sur son blog http://www.aymericpatricot.com/dotclear/index.php?2018/12/10/920-la-revolte-du-gaulois-roulant-au-diesel-le-monde-08-12-2018

Au bout de la colère de Michel Erman (Plon)

Cet article, publié dans Actualités, est tagué , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s