Quand la lune et l’air se font musiciens

couverture debussy par véronique bonnecaze label paratyComme Chopin ou Liszt, Debussy reste l’un des grands compositeurs pour le piano.

Ce dernier admirait beaucoup le compositeur franco-polonais et son influence a notamment pris la forme d’hommage avec le titre de l’un de ses ensembles pour le clavier, Préludes. Quant à Liszt, Debussy le rencontra en janvier 1886 à la Villa Médicis. La rencontre sur le moment fut un non-événement : Debussy ne s’intéressait guère au vieux maître et celui-ci se serait endormi en écoutant le jeune lauréat du Prix de Rome. Mais même non avouée, l’influence de Liszt est discernable dans certains passages de virtuosité et par le caractère orchestral que Debussy, comme le compositeur de Mephisto Valse, parvient à donner à certaines pièces pour piano seul. L’Isle joyeuse, seconde œuvre interprétée par Véronique Bonnecaze dans son nouveau disque, est à ce titre un très bon exemple par la variété des motifs, des rythmes et la façon dont Debussy exploite tout le clavier pour créer une sorte de symphonie de sensations et de sentiments.

portrait de claude debussy par marcel baschet (1884)

Portrait de Claude Debussy par Marcel Baschet (1884)

Le sixième CD de Véronique Bonnecaze s’ouvre sur une pièce composée en 1890, donc avant les premières grandes œuvres. Pièce qu’on peut donc encore qualifier de jeunesse car Debussy n’a pas encore exploité tout l’univers musical qui est en lui. Il n’empêche que Clair de lune demeure sans doute la pièce la plus populaire du compositeur. Elle appartient aux Suites bergamasques, titre hommage à Verlaine, l’un des poètes préférés de Debussy qui lui inspira plusieurs mélodies de jeunesse, au temps de sa liaison avec Marie Vasnier, soprane amateur. Face à ce « standard » de la musique classique, pour le meilleur et pour le pire, Véronique Bonnecaze parvient à offrir une version vraiment personnelle. Sa sensibilité la rend proche de Chopin à qui elle a consacré déjà deux disques ainsi qu’à Lizst et Schumann qu’elle aime particulièrement et qu’elle a aussi enregistrés. Par rapport à d’autres interprétations, plus rapides, la pianiste prend le temps de laisser s’épanouir chaque note sur le clavier et à en tirer toute la richesse sonore. Avec ce tempo plus lent, on plonge davantage dans le rêve quasi extatique que suggère ce clair de lune. Les dernières notes notamment résonnent longtemps à notre oreille avec une force étonnante. On a l’impression d’avoir entendu un autre morceau. La qualité du rendu vient aussi du piano utilisé, un piano Bechstein 1900, tel que Debussy mais aussi Liszt ou plus récemment Wilhelm Kempff et Jorge Bolet l’affectionnaient.

m14084_2_v0L’Isle joyeuse, composée près de quinze ans plus tard, marque le retour de Debussy à son instrument de prédilection après les années consacrées à l’orchestre et surtout à Pelléas et Mélisande. Debussy est marié avec Lilly Texier depuis 1899. Il donne des cours à Raoul Bardac dont la mère, Emma, est musicienne amateur et surtout grande mélomane. Durant l’été 1904, Debussy et Emma, qui viennent de s’avouer leur amour, quittent Paris et séjournent à Jersey puis à Pourville entre les premiers jours d’août et la mi-octobre. La fuite des amants se doit d’être discrète et Debussy fait adresser son courrier à Dieppe, poste restante. Porté par son nouvel amour, Debussy retravaille l’œuvre pour orchestre La Mer qui sera publiée en 1905 et achève deux pièces pour piano Masque, l’Isle joyeuse dont il corrige les épreuves. Il y a dans cette Isle une énergie qui est celle de la mer que Debussy aimait contempler mais aussi l’enthousiasme que lui procure ce retour au piano avec la femme aimée. Véronique Bonnecaze traduit cette énergie avec une virtuosité réelle mais aussi et surtout pleine de nuances. Elle apporte aussi une vraie légèreté et même de la douceur à son jeu dans les passages plus lyriques, plus romantiques, comme dans les autres morceaux qu’elle interprète ici.

Le programme de la pianiste se poursuit avec la deuxième série des Images. Debussy avouait aimer presque autant les images que la musique… Il a dit aussi que l’image (du tableau à la simple carte postale) était une source d’inspiration essentielle pour lui.

« Et la lune descend sur le temple qui fut » est sans doute le morceau le plus proche de l’impressionnisme pictural. On a justement l’impression au fil de l’œuvre de voir plusieurs variations de la lune comme Monet a peint par exemple la cathédrale de Rouen à différents moments. A cette recherche esthétique s’ajoute subtilement les influences de la musique asiatique telle que Debussy l’a entendue puis rêvée. Par son jeu sensible qui laisse à chaque mesure le temps d’exprimer tout son caractère, Véronique Bonnecaze nous invite comme dans Clair de lune, à un moment poétique et méditatif.

tomás saraceno. image from the cosmic dust catalogue vol 1 n°2 1982 court nasa johnson space center© tomás saraceno

Tomás Saraceno. Image from the Cosmic Dust Catalogue Vol 1 n°2 1982 Court NASA Johnson Space Center© Tomás Saraceno

Quelques jours avant de rédiger ce billet, je suis allée au palais de Tokyo visiter l’exposition de Tomás Saraceno, On Air. L’ensemble se présente comme un écosystème en mouvement, mêlant humain et non humain « qui révèle la force des entités qui peuplent l’air et la manière avec laquelle elles nous affectent : du dioxyde de carbone (CO2) à la poussière cosmique, des infrastructures et fréquences radio à de nouveaux couloirs de mobilité aériens. » Deux salles m’ont interpellée. L’une appelée « Le son de l’air » et l’autre « Aérographie » montraient comment l’air, par des forces invisibles, peut aussi créer des sons, une musique et même un langage. Quel rapport avec Debussy ? A sa façon, en utilisant les notes comme mode de traduction, il me semble que le compositeur a lui aussi laissé parler l’air. Et c’est bien l’élément de la nature qui est le plus présent dans ce disque à travers certains passages de L’Isle joyeuse et surtout le livre 1 des Préludes joués après la deuxième série des Images. « Voiles », « Le Vent dans la plaine », « « Les sons et les parfums tournent dans l’air du soir » » puis « Ce qu’a vu le vent d’Ouest » et même « la Cathédrale engloutie » plongée dans « une brume doucement sonore » montrent combien Debussy était sensible au langage de l’air, langage pour lequel il a inventé de vraies partitions. Lui qui ne repose pas si loin du palais de Tokyo, au cimetière de Passy, aurait été certainement fasciné par cet instrument de musique constitué de cinq filaments de soie d’araignée qui flottent dans l’air et dont les vibrations sont transformées en fréquences sonores.

L’air chez Debussy n’est d’ailleurs pas seulement évanescence, légèreté ou indolence comme dans « « Les sons et les parfums tournent dans l’air du soir » ». Il lui confère d’autres caractères dont Véronique Bonnecaze rend bien compte en sachant aussi transcrire la tempétuosité, l’ardeur, les dissonances avec une technique qui n’est jamais mécanique mais toujours sentie et pesée. C’est le cas dans « Ce qu’a vu le vent d’Ouest » où la virtuosité s’oublie pour laisser librement, littéralement parler ce souffle venu de l’Atlantique ou encore dans « Le vent dans la plaine » qui est peut-être le morceau le plus proche de ce qu’a voulu traduire Tomás Saraceno, il me semble. Sous le jeu de Véronique Bonnecaze où fluidité alterne avec des rythmes plus marqués, on a l’impression que l’air, invisible, impalpable et qu’on croit muet, se met à parler à coups de vibrations.

Bien sûr ce riche premier livre des Préludes ne se limite pas à laisser s’exprimer l’air. Debussy joue, dans le sens ludique, avec les influences de musique étrangère qui sont aussi l’une de ses particularités. L’espagnole « Sérénade interrompue » ou le jazzy « Minstrels » notamment montrent cette facette du compositeur. Une facette distrayante (soit dit sans nuance péjorative) que la pianiste transcrit si bien qu’on imagine son air amusé en les enregistrant.téléchargé

Je me dis que Véronique Bonnecaze a pu garder cette même expression enjouée avec le dernier morceau de son disque, La plus que lente qui a des accents de valse aérienne, encore de l’air, mais surtout des langueurs qui rappellent des thèmes musicaux propres à un Fauré ou à un César Franck. Mais en écoutant Véronique Bonnecaze, on se prend à imaginer que La plus que lente sert de bande originale à un film muet parodiant de grandes scènes sentimentales, le clou étant cet ultime accord qui termine un peu brutalement l’œuvre comme pour souligner que tout cela était de la comédie. Un morceau qui se donne de faux airs sérieux… encore une histoire d’air me direz-vous. Mais l’expression humaine n’est-elle pas souvent qu’affaire d’impressions aussi difficile à saisir que ce fluide gazeux dont l’atmosphère est constituée ?

Après un disque Scarlatti et cinq enregistrements d’œuvres du répertoire romantique, Véronique Bonnecaze reste sur sa ligne personnelle expressive avec ce CD Debussy qui constitue une bonne approche de l’œuvre pour piano et offre aux mélomanes le plaisir de réentendre parmi ses plus belles pièces.

Debussy, Véronique Bonnecaze  chez Paraty 

A l’occasion de la sortie de ce disque le 11 janvier, la pianiste donnera trois concerts.

14 janvier 2019 // 19h30 Cercle France-Amérique, 9 avenue Franklin D Roosevelt, 75008 Paris. Programme et réservation : https://france-ameriques.org/evenement/recital-veronique-bonnecaze-piano/

25 janvier 2019 // 20h –  L’Atelier de Peter Wielick, Place de Bronckart, 18-20, 4000 Liège, Belgique https://wielick.be/

3 février 2019 // 16h – La Ferme de Villefavard, 2, impasse de la Cure de l’Église, 87190 Villefavard. C’est dans cette salle de concert que le disque a été enregistré. www.fermedevillefavard.com/

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Un commentaire pour Quand la lune et l’air se font musiciens

  1. LMC dit :

    Merci pour le partage de cette analyse approfondie, qui est fort intéressante !

    J'aime

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