Fernando Sor ou la guitare romantique

Une fois n’est pas coutume, je crois qu’il faut aborder le disque du guitariste Philippe Mouratoglou consacré à Fernando Sor par le livret. Je dirais plutôt le petit livre dans lequel sont retracées les grandes lignes du parcours du compositeur espagnol enrichi de dix-huit de reproductions de gravures et peintures de belle qualité. Ces images nous plongent dans l’atmosphère dans laquelle a vécu Fernando Sor entre l’Espagne, Paris et Moscou du début du XIXe siècle. Une façon d’entrer dans le disque et dans cette époque où les frontières entre les pays européens ne posaient pas de problème. Chacun était chez soi mais les échanges, en particulier les échanges intellectuels et artistiques étaient naturels et simples… Peut-être faudrait-il en tirer des leçons aujourd’hui à la veille de nouvelles élections européennes qui soulignent surtout les difficultés à s’entendre politiquement entre les pays.

Félicité Hullin

Fernando Sor est né en 1778 à Barcelone. Militaire puis musicien auprès de la duchesse d’Albe à Madrid, rallié à Napoléon, il doit s’exiler en 1813 après la défaite des Français en Espagne. Il ne reviendra plus jamais dans son pays natal. Il s’installe à Paris, alors la ville européenne par excellence, où il mène une carrière de professeur (il est notamment l’auteur d’exercices pour débutants et de pièces progressives). Il multiplie également les concerts en Europe notamment à Londres, vit quelque temps à Moscou avec son épouse, la danseuse Félicité Hullin puis se sépare d’elle et revient à Paris où il meurt en 1839. Son œuvre est dédiée essentiellement à la guitare mais il a composé aussi deux opéras, des musiques de ballet à l’époque de son mariage avec Félicité Hullin, quelques pièces de musique de chambre et pour orchestre.

La guitare de Fernando Sor est un instrument romantique. Elle a succédé à la guitare baroque avec ses cinq cordes doubles qui a disparu en même temps que la musique évoluait vers d’autres formes appelant aussi d’autres instruments. La guitare qui voit le jour à la fin du XVIIIe siècle porte en elle le souffle de liberté des Lumières et débute en s’illustrant d’abord dans des formes de musique populaire, spontanée qui séduisaient les romantiques (Liszt, Chopin par exemple étaient fascinés par les musiques venues du peuple comme les airs traditionnels polonais ou tzigane).


L’Académie impériale de musique vers 1821 à Paris, rue Lepeltier

Même si son répertoire s’est ensuite agrandi et complexifié, la guitare garde en elle l’image d’un instrument accessible à beaucoup pour le meilleur et pour le pire, sans doute. A l’aube du romantisme, la guitare connaît de beaux jours dans les salons mais essentiellement avec des compositions simples ou des transcriptions d’airs d’opéra. Le bel canto plait au grand public mais influence aussi profondément les compositeurs dont l’univers sonore est imprégné par le chant. Même si Sor n’a pas cédé à la mode des transcriptions à la différence d’autres musiciens et a composé peu de variation sur des airs d’opéra, il s’est quand même prêté à l’exercice. Le disque en offre un exemple avec les Variations sur « O cara armonia » de La Flûte enchantée de Mozart. Une œuvre de jeunesse qui célèbre avec grâce et enthousiasme l’admiration vouée au compositeur autrichien.

Sept des onze morceaux du disque sont des études. Comme l’explique Philippe Mouratoglou qui les rapprochent de Chopin, ce ne sont pas seulement des œuvres didactiques visant à explorer un aspect technique de l’instrument mais aussi et surtout des morceaux dans lesquelles s’expriment la sensibilité et le lyrisme particulier du compositeur. L’Etude 17, opus 35 me semble un bon exemple par sa musicalité à la fois simple et nuancée. La guitare chante ici avec une grande délicatesse.

Philippe Mouratoglou. Photo de Maxim François

D’ailleurs, Philippe Mouratoglou n’a pas cherché dans son disque à rassembler des œuvres selon des critères techniques mais en se laissant porter par ses préférences et son envie de partager la musique de Sor avec ses auditeurs. Il le fait en utilisant une guitare moderne, façon de montrer que cette musique passe aisément les siècles et qu’elle offre plus de richesses musicales que ne le croyaient la plupart des critiques musicaux qui méprisaient cet instrument. On est loin de la guitare folklorique à l’espagnol comme on peut se la représenter. L’univers de Fernando Sor, en tout cas, tel qu’il ressort du choix fait par Mouratoglou, est plutôt mélancolique. La façon dont l’interprète laisse chaque corde, chaque note s’exprimer, respirer crée une atmosphère intimiste, soulignant les possibilités offertes par cet instrument. C’est particulièrement sensible dans l’Etude 21 opus 29 qui par la simplicité de la ligne mélodique paraît très moderne, presque abstraite. J’ai aimé aussi la mélodieuse Etude n°16 opus 29 avec ce chant grave, expressif soutenu discrètement par une ligne de mi aigu qui crée un accompagnement très discret, subtilement lancinant.

On trouve bien sûr des passages qui réclament plus de virtuosité comme dans les Variations sur Mozart ou le Grand Solo qui débute cependant sur un tempo assez lent et donne l’impression que dans une seule dialoguent deux guitares, échangeant des propos tendres et retenus avant de se laisser aller à une danse entraînante jusqu’à la fin du morceau.

Le disque s’achève par l’une des premières compositions de Sor, un magnifique Andante largo opus 5 qui appartient à un ensemble de six petites pièces. L’œuvre porte déjà la gravité qui s’attache à bon nombre de compositions du guitariste. Elle semble être comme le chant d’adieu d’un homme qui a connu trop tôt l’exil, le déracinement et la solitude. Fernando Sor n’était-il pas une sorte d’albatros baudelairien, perdu dans le monde des hommes, quelques fois soulevé par un vent d’enthousiasme et d’espoir ?

Fernando Sor par Philippe Mouratoglou, chez Vision fugitive

A l’occasion de la sortie du disque, Philippe Mouratoglou donnera un concert au théâtre de l’Athénée le 16 mai prochain.

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Un commentaire pour Fernando Sor ou la guitare romantique

  1. jacques pierre Amette dit :

    ce qui est passionnant , c’est de voir émerger un compositeur dans les salons romantiques avec un autre instrument que le piano qui régnait..

    J'aime

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