Du chant de Berlioz à celui de Fauré

Nous célébrons cette année le 150e anniversaire de la mort d’Hector Berlioz. Mal aimé à son époque, il reste à mon avis trop méconnu encore aujourd’hui malgré le prestigieux festival de La Côte-Saint-André, sa ville natale, qui le met à l’honneur chaque année. Il faut donc saluer toutes les initiatives permettant de découvrir ou de reécouter Berlioz comme celle du quatuor Manfred et de Jean-Paul Fouchécourt qui proposent ses Nuits d’été dans une version inédite. C’est en admirant au musée Berlioz de La Côte-Saint-André le manuscrit de l’orchestration du Spectre de la rose, d’après un poème de Théophile Gautier que l’altiste Emmanuel Haratyk a eu envie de transcrire pour quatuor à cordes et ténor l’ensemble des Nuits d’été, un recueil de six mélodies d’après des poésies de Théophile Gautier appartenant au recueil La Comédie de la mort (1838).

Le disque se poursuit par le Quatuor à cordes en mi mineur op 121 de Fauré et six mélodies également transcrites pour un quatuor. Pourquoi Fauré à la suite de Berlioz ? Parce que Berlioz et Fauré ont composé tous les deux une mélodie sur le « Lamento » de Gautier. L’auteur d’Histoire du romantisme, l’un des plus jeunes mais des plus ardents romantiques lors de la fameuse bataille d’Hernani devenu ensuite le père des Parnassiens était encore lu et apprécié à la fin du XIXe siècle et au début du XXe. Berlioz a été et reste un musicien totalement à part, je dirais même isolé dans l’histoire musicale européenne. Au moment où le piano devient l’instrument de prédilection des compositeurs, il se consacre presque exclusivement à la musique orchestrale et à l’opéra. S’il a été lié d’amitié avec certains compositeurs, en premier lieu Liszt qui l’a soutenu, il n’a pas eu de disciple et n’a pas créé d’école. Le seul compositeur avec lequel on pourrait le rapprocher est Debussy. Rapprochement non pas esthétique mais humain. Ils ont été tous les deux très indépendants. Lauréats du prix de Rome (après cinq échecs pour Berlioz et deux pour Debussy) pour prouver à leur famille qu’ils devaient persévérer dans leur voie, ils se sont attirés de très vives critiques et ont toujours refusé les compromis. Berlioz n’a même jamais vraiment vécu de sa musique et tenait des chroniques musicales dans les journaux pour faire vivre sa famille. Quant à Debussy, il a passé sa vie endetté. Leur vie affective a aussi été mouvementée. On est loin de Gabriel Fauré si apprécié de ses contemporains et qui fut notamment directeur du Conservatoire de Paris et membre de l’Institut.

Quatuor Manfred et Jean-Paul Fouchécourt

Mais le programme du nouveau disque du quatuor Manfred avec le ténor Jean-Paul Fouchécourt a cependant une cohérence poétique, et pas seulement grâce à Gautier. Les musiciens nous permettent en effet de saisir l’évolution de la mélodie française à travers deux styles, deux époques, deux tempéraments. Le disque apporte un éclairage supplémentaire puisque les mélodies ont été transcrites pour quatuor à cordes et ténor. Les interprètes appartiennent à la même génération et ont mené une carrière qui leur a permis de toucher à des répertoires variés. Jean-Paul Fouchécourt a ainsi débuté par le baroque et le quatuor Manfred a exploré les registres du jazz, des musiques des années 1930 et a collaboré avec des compositeurs contemporains. Les rapprochements inattendus ne leur font pas peur. Ils ont compris que les musiques se comprennent mieux lorsqu’on évite de les cloisonner dans des styles, des périodes.

Quatuor Manfred photo Jean-Baptiste Millot

Jean-Paul Fouchécourt sert très bien ce répertoire français finalement assez peu interprété. La clarté sensuelle de sa voix nous transporte aussi bien dans les passages vifs et exaltés que dans les morceaux plus sombres voire lugubres. Même si la tonalité d’ensemble est crépusculaire, quelques poèmes comme « Villanelle » et « L’île inconnue » de Berlioz ont quelque chose de joyeux, presque drôle. L’ensemble des Nuits d’été de Berlioz est bien placé sous le signe de Shakespeare que le compositeur comme toute la génération romantique révéraient. On y retrouve ce mélange des genres entre comédie, moment léger ou parodique et passages tragiques ou sérieux comme dans Le Songe d’une nuit d’été.

Berlioz

L’œuvre de Berlioz est plus orchestrale et raconte à elle seule une histoire avec différents mouvements bien définis. Comme pour les autres poèmes, on ne s’étonne pas qu’Emmanuel Haratyk ait choisi pour certains passages de travailler la transcription à partir de la version orchestrale des œuvres plutôt que la première version, pour piano et chant. Le « Lamento » de Berlioz intitulé « Sur les lagunes » est un vrai paysage que les cordes animent autant que la voix. Celui de Fauré, intitulé « La Chanson du pêcheur », fait davantage la part belle à la voix avec un accompagnement des cordes plus discret, un rythme plus soutenu et régulier. Mais la transcription pour quatuor à cordes des mélodies de Fauré, si on les compare à la version pour piano et chant comme je l’ai fait, loin d’étouffer la mélodie la souligne. L’accompagnement est plus riche, plus vivant. La plupart des mélodies transcrites sont des œuvres de jeunesse, et en premier lieu « La Chanson du pêcheur », opus 4. Le Quatuor opus 121, quant à lui, a été composé peu de temps avant sa mort en novembre 1924. Ce grand écart permet de saisir l’évolution mais aussi la cohérence, la permanence de l’univers musical de Fauré. Il y a bien la même mélancolique lyrique entre le lamento inspiré de Gautier et l’andante chantant du Quatuor. En effet, le dernier chant du vieux compositeur sourd et affaibli n’a rien de lugubre. L’œuvre reste tout le long sur les mêmes nuances assez douces. Un ultime morceau comme une aquarelle splendide qui laisse place à tous les voyages imaginaires.

Clairs de lune, Berlioz et Fauré par le quatuor Manfred et Jean-Paul Fouchécourt, chez Paraty

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