Prokofiev, de douceur et d’acier

Comme Chostakovitch dont j’ai parlé il y a quelque temps, Prokofiev a entretenu des rapports compliqués avec son pays, à la fois célébré comme un grand compositeur soviétique, s’acquittant de commandes d’Etat, récompensé du prix Staline et en même temps vivement critiqué pour certaines de ses œuvres jugées trop bourgeoises ou trop avant-gardistes. Son exil aux Etats-Unis à partir de 1918, ses séjours en Europe et notamment à Paris puis son retour en URSS en 1933 ont été dictés essentiellement par son désir de pouvoir composer en paix, loin des querelles idéologiques et politiques. Ironie du destin, il est mort le même jour que Staline en 1953.

La variété de son univers, comme le symbolisent bien les deux sonates pour piano et violon dont je vais parler, témoigne de son désir de rester libre de toute école ou influence. Indépendance qu’il manifesta dès ses années d’études et qu’il s’efforça de préserver jusqu’à sa mort malgré le régime soviétique.  

Kristi Gjezi et Louis Lancien 1 © Jean-Baptiste Millot

Les deux interprètes de ce disque, Kristi Gjezi et Louis Lancien ont été lauréats de plusieurs concours et ont déjà participé à de nombreux festivals. Kristi Gjezi est premier violon à l’orchestre du Capitole de Toulouse. Louis Lancien est pianiste à l’école de danse de l’Opéra de Paris. Anciens camarades du Conservatoire supérieur de Paris, ils se sont retrouvés autour de Prokofiev pour lequel ils ont tous les deux une prédilection.

Prokofiev est souvent perçu comme un compositeur au style rugueux, difficile, dissonant à l’image de sa célèbre symphonie dite « de fer et d’acier ». Le programme choisi par ces deux jeunes musiciens offre une vision plus large de l’univers musical de Prokofiev qu’on ne saurait réduire à quelques adjectifs. Le disque débute par cinq mélodies. Composées aux Etats-Unis en 1920 pour la cantatrice Nina Koshets, elles ont été ensuite transcrites par le musicien lui-même pour le violon. De même la seconde sonate pour violon et piano avait été composée initialement pour la flûte. Dans ces deux œuvres, Prokofiev fait chanter le violon de telle façon qu’il semble se rapprocher des tons de la voix ou de la flûte, c’est en tout cas, ce qui ressort du jeu de Ktisti Gjezi qui exploite à merveille les possibilités de son instrument. C’est particulièrement vrai dans la première et la dernière mélodie Andante et Andante non troppo…

Prokofiev vers 1918, photographe inconnu

Ce disque débute dans une certaine douceur pour se poursuivre avec une œuvre plus âpre, la première Sonate pour violon et piano.

Terminée en 1946, elle a été directement composée pour violon et piano. Elle est dominée par des tonalités plus sombres, surtout si on la compare à la seconde. J’ai même entendu une autre interprétation qui donnait au premier mouvement un caractère morbide qui me semble excessif. Il y a de la mélancolie, de l’austérité certes mais aussi de l’énergie vitale. Elle est d’un abord plus difficile mais c’est ce qui la rend particulièrement intéressante et émouvante. Elle semble bien refléter les conflits intérieurs du musicien et ses recherches musicales. Je me suis amusée à comparer l’interprétation de Kristi Gjezi et de Louis Lancien qui ont à peine trente ans avec celle des deux musiciens qui ont créé l’œuvre, David Oistrakh et Lev Oborin dans un enregistrement réalisé l’année même de la création, en 1946 à Moscou. Les interprétations ont de nombreux points communs. On ne s’étonne pas que Ktisti Gjezi et Louis Lancien avouent se « sentir proches » de l’école russe tant ils manifestent une affinité avec ce qui n’est pas seulement une école mais un point de vue particulier sur la musique et plus largement sur l’âme russe.

David Oistrakh et Lev Oborin

Les tourmentés Andante brusco et l’Allegrissimo expriment une forme d’étrangeté ou d’angoisse face au monde, une sorte de cri à la Munch. Mais la virtuosité que réclame notamment l’Allegrissimo n’a pas ici ce côté glacial de l’acier qu’on trouve parfois. Il y a au contraire un supplément de cœur qui vient peut-être aussi de la complicité des deux musiciens. Le troisième mouvement, l’Andante offre une respiration mais aussi une riche partition pour le violon soutenu avec une grâce discrète dont le jeu de Louis Lancien est empreint tout du long. L’Andante de la première Sonate propose ainsi un magnifique duo piano violon, deux lignes mélodiques simples et pourtant très expressives et même chaleureuses sous les doigts de Louis Lancien. Mouvement qui s’achève dans un souffle par le violon puis par le piano.

Kristi Gjezi Louis Lancien © Jean-Baptiste Millot

La deuxième Sonate, terminée en 1943, se rapproche davantage des mélodies et peut étonner par le décalage entre les rythmes, les tonalités dominantes assez classiques et le contexte politique et artistique, si « explosif » sans mauvais jeu de mots. Le premier mouvement paraît même citer des phrases de Saint Saëns ou de César Franck, inattendues de la part de ce grand moderne. La délicatesse du violon ici semble parfois légère comme l’air et pleine d’allégresse. Le scherzo presto, non moins virtuose, reste pourtant très expressif. On n’est pas dans un concours entre les deux instruments à celui qui brillera le plus, ni dans la domination du violon mais dans un envol réalisé en commun. C’est souvent ce que je préfère dans la musique de chambre, ces morceaux, ces lignes où tous les instruments parviennent à un équilibre dans leur partition respective sans que l’un soit le faire-valoir de l’autre.

En terminant d’écouter ce disque, j’ai pensé que ce scherzo presto résumait bien ce que fut la musique pour Prokofiev : une source de joie, d’énergie créatrice mais aussi un moyen d’exprimer la violence du monde et la difficulté de vivre.

Prokofiev, Complete original works for violon and piano, par Kristi Gjezi (violon) et Louis Lancien (piano), Paraty

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