Une belle année avec Tchaïkovski

Vladimir Tropp au piano © Frédéric d’Oria-Nicolas

Vladimir Tropp, âgé de 81 ans, a étudié à la prestigieuse école de musique Gnessin à Moscou d’avant d’y enseigner, perpétuant ainsi la tradition de la fameuse Ecole russe dont sont issus tant de grands interprètes. Outre son activité de pédagogue, sa participation comme juré à de grands concours, Vladimir Tropp a mené aussi une carrière internationale comme pianiste et a enregistré de nombreux disques. Son répertoire rassemble aussi bien les compositeurs romantiques comme Schumann et Chopin que des musiciens du XXe siècle notamment Rachmaninov dont Vladimir Tropp est l’un des spécialistes en tant qu’interprète mais aussi par son étude des archives et de la vie du compositeur.

Ces quelques précisions suffisent à deviner que la musique de Tchaïkovski est pour Vladimir Tropp une langue maternelle qu’il parle depuis son âge le plus tendre et dont il nous livre dans son dernier disque quelques échos particuliers. Le pianiste a choisi en effet le cycle des Saisons, douze morceaux correspondant aux douze mois de l’année que Tchaïkovski a composé pour Nuvellist, un magazine mensuel, en 1876. Chaque mois était illustré par quelques vers de poètes russes qu’on peut lire dans le livret. Celui-ci propose aussi une présentation et une analyse de chaque morceau par Vladimir Tropp, faisant du livret un petit essai de musicologie accessible à tous.

Comme le dit Vladimir Tropp Les Saisons est un condensé de l’âme russe et qui mieux qu’un musicien russe pour l’exprimer ? Bien sûr, Tchaïkovski évoque les moissons, la chasse, la vie rurale rythmée par les saisons, nous renvoyant à un type d’existence qui n’existe presque plus. Mais si ces morceaux continuent à nous parler c’est parce que dans nos vies modernes, même dans les grandes villes, nous restons sensibles à la nature même sous une forme symbolique. Nous sommes sensibles aux atmosphères, aux températures, aux lumières qui varient au fil de l’année et qui nous relient même de loin au quotidien de nos ancêtres paysans.

Les Saisons ou du moins certaines pièces font partie du répertoire russe que se doivent de connaître les pianistes même amateurs. Malgré cette popularité, le cycle est rarement enregistré dans son intégralité, le disque de Vladimir Tropp apparaît donc une rareté qui fera autorité. Je connaissais bien notamment le mois de juin, intitulé « Barcarolle », morceau éminemment romantique et assez mélancolique. On peut s’étonner que Tchaïkovski ait choisi la forme de la barcarolle pour ce premier mois d’été synonyme souvent d’exubérance et en épigraphe un poème qui parle de « la tristesse secrète » des étoiles. Mais le compositeur révèle par là un autre aspect de l’été : la force de la nature avec l’été peut sembler écrasante aux hommes et lui inspirer des pensées nostalgiques.

Tchaïkovski

Les Saisons sont des chants assez simples. Nous ne sommes pas dans les grandes œuvres symphoniques de Tchaïkovski même si on retrouve dans les lignes mélodiques du piano des traits particuliers au compositeur. D’ailleurs, la simplicité me semble toujours être la chose la plus difficile à interpréter. On ne peut se cacher derrière quelques effets, on est obligé de peser chaque note, chaque nuance pour atteindre même l’essence de l’œuvre, ne pas être ni dans l’excès ni dans la retenue. C’est bien à traduire cette difficile simplicité que parvient Vladimir Tropp et on ne s’étonnera pas que Les Saisons aient été pendant longtemps au programme imposé du concours Tchaïkovski par la maîtrise pianistique que ce cycle réclame sous ses dehors accessibles. « Octobre » est peut-être l’un des meilleurs exemples pour saisir la subtilité de l’interprétation de Vladimir Tropp avec ce chant lent, profondément mélancolique que n’éclaire que brièvement la mélodie de la main droite au milieu du morceau avant de se terminer par une sorte de descente vers les ténèbres. L’influence de Chopin et la communauté d’âme entre le musicien franco-polonais et le russe, qui parcourt l’ensemble du disque, de façon plus ou moins nette, est ici frappante.

Cette tonalité sombre d’octobre est d’autant plus saisissante que le mois de septembre est plein d’entrain, il résonne comme des trompettes d’une chasse à courre et m’a fait penser à Schumann et à sa rythmique bien marquée dans des œuvres comme la chasse des Scènes de la forêt.

« Novembre » est un appel à ne point céder à la tristesse mais plutôt à se laisser enchanter par la course dansante d’une troïka qui fait tinter ses grelots par intermittence. « Décembre » avec Noël termine de façon lumineuse ce cycle. Vladimir Tropp interprète la valse de ce dernier mois avec une douceur et une forme de gaieté, qui passe à travers le disque. C’est de cette manière que nous voudrions conclure ce billet et terminer cette année.

Studio postproduction Vladimir Tropp et Nicolas Thelliez © Frédéric d’Oria-Nicolas

Les Saisons sont précédées et conclues par deux nocturnes, opus 10 et opus 19. Ils encadrent à merveille le cycle en donnant une occasion supplémentaire à Vladimir Tropp d’exprimer son extrême sensibilité. Les dernières mesures du nocturne opus 19 semblent partir des profondeurs du cœur pour nous emporter en quelques notes jusqu’au ciel, nous laissant sous le charme de ce disque romantique.

Le Label Fondamenta apporte un soin extrême aux qualités d’enregistrement et pour restituer au mieux aux auditeurs cette qualité acoustique, il propose pour chaque album deux disques : l’un pour les chaînes haute-fidélité, le second pour une écoute nomade sur ordinateur ou lecteur mp3. Par cet engagement, il met aussi pleinement en valeur le travail des interprètes.

The Seasons, Tchaïkovski, par Vladimir Tropp, Fondamenta, 17 euros.

Ecoutez ou achetez le disque : http://hyperurl.co/zkt24p

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Un commentaire pour Une belle année avec Tchaïkovski

  1. Paul Edel dit :

    Tout ceci donne diablement envie de retourner à Tchaïkovski,merci!et je note le label Fondamenta.

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