Le charme des longues amitiés

Deux hommes contemplant la lune, par Gaspar David Friedrich, 1825

Au piano, Schubert fait partie avec Beethoven, Chopin et Schumann de ces musiciens de l’intime. Pour l’interprète comme pour les auditeurs, leurs œuvres pour le clavier réclament d’entretenir avec elles une longue amitié, qui peut évoluer au fil des années mais vers laquelle on revient toujours comme on revient dans son pays de cœur. On y puise de la force. On y retrouve avec une certitude réconfortante ce qu’on connaît déjà et on y découvre, par sa richesse, toujours quelque chose de nouveau. C’est de cette façon par exemple que Debussy a envisagé sa relation avec l’œuvre de Chopin qu’il a toujours admirée et sur laquelle il s’est penché jusqu’à ses dernières années, en revenant plus que jamais au clavier.

Comme elle le raconte elle-même dans le livret de son nouveau disque, c’est une longue amitié qu’Edda Erlendsdóttir entretient avec Schubert depuis son enfance à Reykjavik, alors qu’elle écoutait l’Ouverture de Rosemunde. Elle a ensuite découvert la musique pour piano auprès de ses premiers professeurs en Islande. Son premier récital faisait une belle place aux pièces de Schubert. Il s’est écoulé bien des années depuis. Edda Erlendsdóttir a achevé ses études au conservatoire de Paris, a enseigné au conservatoire de Lyon, s’est produite un peu partout dans le monde comme soliste ou dans des ensembles de musique de chambre et des orchestres. Elle a participé à de nombreux festivals, a joué aussi bien Haydn, Bach que Messiaen, Dutilleux et Boulez. A 70 ans, pour son huitième album, publié sous son propre label, ERMA, dans un souci d’indépendance, elle a choisi trois Sonates de Schubert, qui dit-elle, tiennent « une place spéciale dans [s]on cœur ».

Schubert par Wilhelm August Rieder, 1875
d’après son aquarelle de 1825.

Ces Sonates – D. 557, D. 568 et D. 537 – ont été composées en 1817, l’une des années les plus riches pour Schubert, le début de sa maturité et de son indépendance par rapport au foyer familial. Il écrira notamment cette année-là « La Truite » et « La Jeune Fille et la mort » pour citer deux pièces très célèbres. Le compositeur a seulement 20 ans, déjà deux cents lieder, plusieurs symphonies et messes derrière lui, sans compter de nombreuses pièces pour piano et musique de chambre. Il mourra onze ans plus tard. Ces chiffres donnent un peu le vertige. A 20 ans, on croit avoir toute la vie devant soi et avoir le temps de mûrir. Celle de Schubert, qui ne devait plus être très longue, était déjà assez pleine pour que son œuvre passe à la postérité.

Dans les trois Sonates jouées par Edda Erlendsdóttir j’ai particulièrement aimé la Sonate D. 537. Ces près de vingt-cinq minutes sont musicalement d’une extrême richesse. On y trouve d’abord la fouge, la rythmique et l’ampleur des mouvements rapides dans lesquels l’interprète ne met aucune virtuosité fracassante qui serait malvenue. Le second mouvement offre des passages de pur lyrisme, avec un chant qui paraît si simple et semble alimenté par toute la jeunesse et des espoirs de Schubert. Dans les accords de la main gauche, j’y entends aussi la ténacité d’un jeune homme qui a quitté le métier d’instituteur auquel son père le destinait mais aussi l’enseignement musical de Salieri. Les notes de la main droite, dans les dernières pages de l’Allegretto quasi andantino, et auxquelles Edda Erlendsdóttir donne une légèreté cristalline, incarne cette nouvelle liberté. L’Andante molto de la Sonate D.568 est également une belle illustration de l’art pianiste du jeune Schubert. Edda Erlendsdóttir joue avec une retenue et une tendresse qui met en évidence ce modèle d’harmonie subtile. Le mouvement suivant, le Menuetto, mêle une douce mélancolie et un lyrisme viennois qui s’exprime pleinement dans le mouvement final.

Schubert au piano par Gustav Klimt, tableau original détruit lors d’un incendie en 1945

Il y a dans ces Sonates quelque chose du journal intime. Un journal à trois finalement avec Schubert, qui l’a écrit, Edda Erlendsdóttir qui l’interprète et l’auditeur qui l’écoute, chacun puisant de quoi nourrir sa sensibilité et son esprit. Et Dieu sait si les nourritures de l’esprit sont particulièrement précieuses en ce moment !

Edda Erlendsdóttir, Three Sonatas from 1817, Schubert, ERMA.

Edda Erlendsdóttir appartient au groupe Le Grand Tango, un ensemble dans lequel se produisent des musiciens classiques et Olivier Manoury, au bandonéon. Elle jouera avec ce groupe et le ténor Stuart Skelton au Festival d’art de Reykjavik le 30 avril 2021.

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Un commentaire pour Le charme des longues amitiés

  1. Paul Edel dit :

    Très bel article avec des mtos simples t vrais. envie de découvrir Edda Erlendsdóttir. Le tableau de Klimt qui représente Schubert est émouvant. Oui, envie d’intime et de musique qui parle au cœur en ces temps troublés.

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