Michel Houellebecq, homme pot-au-feu ?

1540-1L’univers de Houellebecq est assimilé à la misère sexuelle (la solitude de l’homme qui a recours aux relations tarifées ou se contente de liaisons sans avenir, mal assorties), à la malbouffe et à la nourriture industrielle (la solitude de l’homme qui mange devant sa télé une pizza livrée dans l’heure ou réchauffe une barquette micro-ondable), à l’absence de repères (la solitude de l’homme qui semble n’avoir jamais eu de famille).

Les romans de Houellebecq sont comme un long portrait de l’homme occidental depuis le milieu des années 1980 à aujourd’hui. De l’homme qui essaye d’imaginer comment il pourrait être heureux ou tout au moins comment il pourrait se délivrer des frustrations et vivre de manière (assez) satisfaisante. Dans Extension du domaine de la lutte, Tisserand se compare à une cuisse de poulet en barquette (que pas une femme ne veut déguster). Michel dans Les Particules élémentaires imagine un avenir où il n’y aura plus de famille, de relations hommes femmes mais seulement des êtres qui se reproduisent pas clonage (utopie décrite dans La Possibilité d’une île). Dans ce monde nouveau, les plaisirs (et souffrances) de la chair/chère auront disparu, les néohumains s’alimentant avec des pilules. Deux exemples qui montrent combien le sexe et la nourriture sont liés.

Michel houellebecq par Manuel-Lagos-Cid

Michel Houellebecq par Manuel Lagos-Cid

Même ceux qui n’ont pas lu ou peu lu Houellebecq ont généralement une idée sur l’écrivain ou l’homme : ils s’appuient sur les médias et les scandales provoqués par la parution de chacun de ses romans. Entre pornographie, tourisme sexuel et islamophobie Houellebecq sent le soufre.

Mais grâce à Jean-Marc Quaranta nous découvrons aussi que Houellebecq sent le pot-au-feu, la croustade landaise ou encore les beignets de courgette et le risotto aux fruits de mer ! Maître de conférences à l’université d’Aix-Marseille, ce chercheur, spécialiste de Proust, a relu tous les romans de Houellebecq en y étudiant la place et le rôle de la cuisine (les moments des repas et ce que mangent les personnages). Statistique : pas moins de deux cents plats cités. Au-delà de ce chiffre qui est tout de même significatif, il y a le choix des plats, ce qu’ils peuvent symboliser et le contexte dans lesquels ils sont mangés (et parfois préparés).

Jean-Marc Quaranta

Jean-Marc Quaranta

En plus d’être chercheur, l’auteur est aussi un cuisinier amateur qui donne les recettes de soixante-seize plats cités dans les six romans. Cet essai littéraire est donc aussi un authentique livre de cuisine. Ce qui peut sembler une idée originale et amusante est aussi une façon d’appréhender concrètement son sujet : « en faisant les plats, explique l’auteur, on se rend compte de la cohérence de la cuisine de Houellebecq, on découvre les échos qui existent entre les plats. Réaliser les recettes permet de lire à livre (de cuisine) ouvert les fables culinaires que Houellebecq semble avoir glissées dans les menus de ses personnages… »

En donnant les recettes, c’est-à-dire en introduisant des éléments qui n’appartiennent pas au registre de l’essai, Jean-Marc Quarante bouscule le genre. Il le bouscule aussi en s’exprimant aussi parfois à la première personne, montrant ainsi que derrière l’universitaire, il y a toujours un individu, un lecteur avec sa subjectivité, avec sa vie qui influence forcément même ponctuellement sa pensée. Cette façon plus personnelle de s’exprimer sans négliger le sérieux des propos est une tendance actuelle qui j’espère est appelée à se développer. J’en avais déjà parlé dans mes billets sur Ivan Jablonka et Michel Erman.

Jean-Marc Quaranta revient d’abord sur le terrain houellebecquien attendu : la malbouffe. Cette malbouffe renvoie à la solitude, à l’absence de repères, au vide affectif qui entraîne des troubles alimentaires comme la boulimie de Bruno dans Les Particules. Mais la malbouffe rend d’autant plus importants les moments où les personnages de Houellebecq font un vrai repas. Jean-Marc Quaranta montre tout au long de son livre que la nourriture est chez lui lié au bonheur de l’enfance et au bonheur amoureux. Deux éléments qui ont aussi leur place dans ses romans.

10264635Bruno et Michel dans Les Particules se rappellent avec nostalgie des plats que leur grand-mère respective leur préparait. Bruno retrouve un appétit de vivre sain avec Christiane qui enchante ses sens par son corps mais aussi par la cuisine qu’elle fait pour lui ou à travers les dîners qu’ils partagent au restaurant. Michel Houellebecq, le personnage de La Carte et le Territoire, sort de sa dépression et de ses mauvaises habitudes alimentaires (la charcuterie) en s’installant dans la maison dans laquelle il a vécu enfant avec sa grand-mère. Il reçoit Jed Martin dans cette maison et lui prépare un pot-au-feu. De même Michel dans Plateforme se met à cuisiner quand il vit une vraie relation amoureuse avec Valérie et jouit d’un authentique repas de famille chez les parents de cette dernière. Jean-Marc Quaranta étudie avec précision les relations entre les personnages et entre les personnages et la société et leur application dans le domaine de la nourriture. Chaque argument est étayé de citations des romans de Houellebecq mais aussi de recettes comme la confiture qui accompagne les ébats de Michel et Valérie, la selle d’agneau que prépare la mère de Valérie pour sa fille et Michel. Ce Michel « ramené à la vie par Valérie, sa sexualité et la cuisine, (…) ne s’identifie plus à ces animaux destinés à l’abattoir » . Ou encore la choucroute et les rollmops qui jalonnent le récit confession et salvateur que Bruno fait à une Christiane à l’écoute dans un restaurant des Halles. Des plats classiques finalement rassurants parce qu’ils sentent bon les traditions.

boutiqueJean-Marc Quaranta explique également que la nourriture renvoie tout autant aux faux terroirs dont use et abuse l’agroalimentaire qu’au véritable terroir plus discret mais bien ancré dans la mémoire du ventre. Car Houellebecq nostalgique du monde d’avant 68 est donc aussi nostalgique des charcutiers-traiteurs de centre-ville, des cahiers de recettes qu’on se passait de mère en fille… Jean-Marc Quaranta analyse ainsi la fête des terroirs organisée par Jean-Pierre Pernaut dans La Carte et le Territoire en montrant que le véritable terroir en est absent. Celui-ci trouve refuge dans le village de Souppes où Jed Martin se rend à l’invitation de Michel Houellebecq.

Philippe harel et Jose-Garcia-dans-Extension du domaine de la lutte, film de P. Harel

Philippe harel et Jose-Garcia-dans-Extension du domaine de la lutte, film de P. Harel

Enfin, la nourriture décrite chez Houellebecq nous rappelle que nous vivons dans un monde où les cuisines n’ont pas de frontières pour le pire mais aussi le meilleur. Si les plats étrangers sont parfois des façons de distraire la solitude des héros qui ont l’impression de voyager et d’ajouter un peu de saveur à leur dîner plateau télé, ces plats montrent qu’en dehors des conflits idéologiques, économiques et religieux, les cuisines se parlent entre elles et même se ressemblent. Tisserand et le narrateur d’Extension vont au Flunch et Tisserand choisit un couscous. Le restaurant irlandais où Houellebecq et Jed Martin se rendent dans La Carte et le Territoire propose aussi des plats pakistanais du fait des origines du cuisinier. Avec pertinence et malice, Jean-Marc Quaranta explique également que notre traditionnelle souris d’agneau est la sœur du tagine (la façon de faire cuire la viande est la même), deux plats que François, le héros de Soumission mange à deux moments bien précis du roman (le premier dans un élan de « résistance », le second dans un élan de soumission ou tout au moins d’accommodement). De même la croustade landaise  utilise de la pâte phyllo comme les pâtisseries orientales et le couscous et le pot-au-feu mélangent tous deux légumes et viandes cuits dans beaucoup d’eau.

Pour se convaincre des similitudes entre les cuisines du monde, retrouver des goûts de l’enfance ou bien concocter et partager un repas avec les amis, la famille ou l’être aimé, il ne reste plus au lecteur qu’à se mettre à son tour aux fourneaux. Et s’il voit des visages faire la grimace lorsqu’il annoncera qu’il a préparé un dîner inspiré de Houellebecq avec du céleri rémoulade en entrée, il pourra toujours citer les pages gourmandes que Jean-Marc Quaranta consacre à ce sujet.

Houellebecq aux fourneaux de Jean-Marc Quaranta, éditions Plein jour

La Bellevilloise, halle aux oliviers

La Bellevilloise, halle aux oliviers

Un banquet houellebecquien sera aussi organisé dans le cadre du festival Paris en toutes lettres à la Bellevilloise le 16 novembre. La Bellevilloise proposera une carte spéciale composée uniquement de plats cités par Houellebecq. Jean-Marc Quaranta commentera le menu et évoquera la place de la nourriture chez l’auteur de Soumission. Il sera accompagné de Noam Morgensztern de la Comédie française qui lira des textes.

Infos et réservation  : http://www.labellevilloise.com/2016/11/banquet-houellebecquien/

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